Moriarty

Moriarty : et si le plus grand ennemi de Sherlock Holmes avait de très bonnes raisons de devenir criminel ?

Dans le manga Moriarty, William James Moriarty n’est pas présenté comme le génie du crime que Sherlock Holmes doit simplement arrêter. Ryosuke Takeuchi et Hikaru Miyoshi retournent complètement le point de vue : William devient le personnage central, un homme brillant qui regarde l’Angleterre du XIXe siècle et considère que son système social est tellement pourri qu’il ne pourra pas être réparé avec quelques beaux discours.

À ses côtés se trouvent ses frères Albert et Louis. Tous trois partagent le même objectif : faire tomber une société où la naissance détermine encore énormément de choses et où certains aristocrates peuvent écraser ceux qui se trouvent en dessous d’eux sans craindre grand-chose.

Seulement, William ne veut pas organiser une pétition.

Professeur de mathématiques en public, il devient dans l’ombre un consultant du crime. Des victimes viennent lui exposer une injustice. William étudie la situation, identifie le responsable et construit un plan capable de renverser le rapport de force.

Et chez lui, la peine prévue pour un noble particulièrement ignoble dépasse généralement le simple rappel à l’ordre.

Albert Moriarty déteste son propre milieu avant même de rencontrer William

Albert James Moriarty naît dans l’aristocratie britannique. Il possède donc précisément tout ce que les deux jeunes orphelins qu’il rencontre n’ont pas : un nom, une fortune et une position sociale.

Pourtant, il ne supporte pas ce monde.

Albert observe le mépris de sa propre famille envers les classes populaires et comprend très jeune que le problème dépasse quelques individus désagréables. Tout un système protège les privilégiés simplement parce qu’ils sont nés au bon endroit.

Lorsqu’il découvre l’intelligence exceptionnelle de celui qui deviendra William, il voit enfin quelqu’un capable de transformer son dégoût en véritable projet.

Le pacte entre les trois frères naît de là.

Albert apporte le nom Moriarty, son statut et ses relations. William apporte le cerveau. Louis, lui, ne compte absolument pas laisser son frère avancer seul.

On a connu des réunions de famille plus tranquilles.

William résout les problèmes comme des équations, sauf que certaines solutions impliquent un cadavre

William est professeur de mathématiques et sa manière de préparer ses crimes ressemble justement à une démonstration.

Il observe les personnes concernées, cherche les variables, anticipe les réactions et construit une situation où la cible finit exactement là où il le souhaite.

Le plaisir du manga ne repose donc pas uniquement sur la question « qui est le coupable ? ».

Très souvent, le lecteur sait parfaitement qui organise le crime.

L’intérêt consiste plutôt à comprendre comment William va transformer une injustice en piège, comment il va empêcher les soupçons de remonter jusqu’à lui et surtout pourquoi ses complices acceptent de le suivre.

Cette structure donne aux premiers volumes un côté presque « mission de la semaine », mais les affaires construisent progressivement quelque chose de beaucoup plus vaste.

William ne cherche pas seulement à punir quelques aristocrates. Il veut que leurs crimes servent son projet contre toute la société de classes.

Louis n’est pas simplement le petit frère chargé de préparer le thé

Louis James Moriarty possède une relation extrêmement forte avec William.

Ils ont vécu la misère ensemble et Louis sait parfaitement ce que son frère a sacrifié pour leur avenir.

Il peut sembler plus discret qu’Albert ou William au départ. Pourtant, il participe pleinement au projet Moriarty et devient progressivement beaucoup plus important dans l’organisation.

Louis possède aussi une loyauté qui frôle parfois l’inquiétant.

Si William lui expliquait qu’il faut traverser Londres à trois heures du matin avec une pelle, une corde et aucune question, Louis demanderait probablement seulement quelle taille de pelle prendre.

Mais cette fidélité apporte aussi l’une des dimensions émotionnelles de la série : derrière le « Prince du crime », William reste quelqu’un que ses frères veulent protéger.

La meilleure idée du manga consiste à laisser Sherlock Holmes entrer assez tard

Il aurait été facile de commencer immédiatement par Sherlock Holmes.

Ryosuke Takeuchi préfère d’abord installer William.

Le lecteur comprend donc ses motivations, découvre ses méthodes et passe suffisamment de temps avec le clan Moriarty pour que l’arrivée de Sherlock Holmes ne ressemble pas simplement à celle du héros venu arrêter le méchant.

Sherlock est un problème beaucoup plus intéressant.

Il possède l’intelligence nécessaire pour comprendre des choses que William avait justement prévu de cacher à tout le monde.

Et surtout, William remarque immédiatement qu’il vient enfin de rencontrer quelqu’un capable de suivre son raisonnement.

La relation entre les deux hommes devient alors bien plus complexe qu’une simple rivalité entre policier et criminel.

Sherlock comprend que certains crimes ont été conçus pour qu’il les regarde

Le Sherlock de Moriarty reste arrogant, brillant, curieux et très difficile à impressionner.

Lorsqu’une affaire ne colle pas, il ne se contente pas de l’explication la plus pratique.

Il cherche ce qui manque.

William découvre donc un homme capable d’apercevoir la structure derrière certains de ses crimes.

À partir de là, chacun commence à observer l’autre.

William veut savoir jusqu’où Sherlock est capable de comprendre son projet. Sherlock veut découvrir qui orchestre les événements qu’il rencontre.

Et le plus intéressant est qu’une forme de fascination mutuelle apparaît bien avant que les deux puissent réellement définir leur relation.

Ils sont adversaires, évidemment. Mais trouver enfin quelqu’un qui ne décroche pas après trois étapes de raisonnement semble leur faire plutôt plaisir.

Pour les amateurs de Sherlock Holmes, le manga joue constamment avec Conan Doyle

Moriarty ne se contente pas de récupérer les noms de William et Sherlock.

Ryosuke Takeuchi réutilise et transforme plusieurs personnages, affaires et éléments venus des récits d’Arthur Conan Doyle.

John Watson arrive naturellement aux côtés de Sherlock. Irene Adler, Charles Augustus Milverton ou encore certains mystères connus des lecteurs de Holmes passent eux aussi par la réécriture du manga.

Le plaisir fonctionne donc à deux niveaux.

Si vous ne connaissez pas les nouvelles et romans originaux, les intrigues restent parfaitement lisibles. En revanche, lorsqu’un nom ou une situation familière apparaît, on commence immédiatement à se demander ce que Takeuchi va modifier cette fois.

Les lecteurs de Détective Conan retrouveront d’ailleurs une vieille connaissance derrière tout cela : Shinichi Kudo admire lui aussi Sherlock Holmes et s’inspire constamment du détective de Conan Doyle. L’un chasse les énigmes dans le Japon contemporain, l’autre affronte Moriarty dans l’Angleterre victorienne, mais Baker Street n’est jamais très loin.

John Watson devient vite indispensable parce que Sherlock avait clairement besoin d’un adulte dans la pièce

John H. Watson retrouve évidemment son rôle de partenaire de Sherlock.

Médecin et ancien militaire, il apporte quelque chose que le détective possède en quantité légèrement plus limitée : la capacité à interagir normalement avec d’autres êtres humains.

Watson est suffisamment intelligent pour suivre les enquêtes, mais il sert aussi de contrepoids à Sherlock.

Il peut admirer ses déductions tout en lui rappelant qu’une personne n’est pas uniquement un ensemble d’indices intéressants.

Leur duo conserve ainsi ce qui rend Holmes et Watson efficaces depuis Conan Doyle : Sherlock voit ce que presque personne ne remarque, Watson voit parfois ce que Sherlock oublie de regarder.

Et quand Moriarty commence à placer volontairement certaines pièces devant le détective, avoir quelqu’un capable de lui dire « peut-être que c’est justement ce qu’il veut que tu penses » devient assez pratique.

Moran est nettement plus efficace avec un fusil qu’avec une discussion sur les bonnes manières

Le clan Moriarty ne se limite pas aux trois frères.

Sebastian Moran devient l’un des hommes les plus importants autour de William.

Ancien militaire et tireur d’élite exceptionnel, il représente la partie beaucoup plus directe de certaines opérations.

William peut calculer le plan jusque dans les moindres détails. Moran est parfaitement capable d’assurer l’étape où quelqu’un doit être touché à une distance où la plupart des gens auraient déjà besoin de jumelles.

Son caractère apporte également une énergie différente au groupe.

Entre le calme presque clinique de William, le sérieux de Louis et la position aristocratique d’Albert, Moran apporte quelque chose de plus brut.

En revanche, lorsqu’il reçoit réellement un ordre de William, les plaisanteries s’arrêtent vite.

Fred Porlock préfère généralement les plantes aux conversations

Fred Porlock est beaucoup plus silencieux.

Il excelle notamment dans les déguisements, l’infiltration et la collecte d’informations.

Sa discrétion en fait l’un des membres les plus utiles du groupe lorsqu’il faut approcher quelqu’un sans que le nom Moriarty apparaisse où que ce soit.

Fred possède aussi une sensibilité qui contraste avec certaines missions auxquelles il participe.

Le clan commence ainsi à ressembler de plus en plus à une véritable équipe spécialisée.

William ne fait pas tout lui-même. Il comprend les qualités de chacun et prépare les opérations en conséquence.

Quand votre organisation criminelle possède un mathématicien, un aristocrate influent, un tireur d’élite et un spécialiste de l’infiltration, Scotland Yard peut commencer à passer une semaine assez pénible.

Le MI6 entre dans le jeu et l’échelle dépasse rapidement quelques crimes privés

À mesure que l’histoire avance, les Moriarty se retrouvent également liés au MI6.

La lutte contre les injustices de l’aristocratie ne se limite plus à quelques domaines isolés. Politique britannique, renseignements, affaires internationales et intérêts de l’Empire commencent à se mélanger aux plans de William.

C’est une évolution importante.

Les premiers crimes permettent de comprendre sa méthode. Ensuite, le manga montre ce qui se passe lorsque la même intelligence commence à travailler sur des problèmes qui peuvent modifier les relations entre nations.

Moran retrouve notamment certaines blessures liées à son passé militaire, tandis qu’Albert peut exploiter sa position au sein des institutions britanniques.

Le clan Moriarty cesse progressivement de ressembler à quelques justiciers clandestins pour devenir un véritable réseau.

Irene Adler arrive avec un secret capable d’embarrasser directement la Couronne

Impossible de revisiter Sherlock Holmes sans faire entrer Irene Adler à un moment ou un autre.

Comme chez Conan Doyle, elle n’est pas simplement « une femme rencontrée pendant une enquête ».

Irene possède des informations capables de mettre plusieurs personnes extrêmement puissantes dans une position inconfortable.

Sherlock s’intéresse évidemment à l’affaire. William aussi.

Et lorsque les deux cerveaux commencent à intervenir autour de la même personne, l’enjeu dépasse largement le fait de savoir qui va résoudre le mystère en premier.

Le manga utilise Irene pour développer encore davantage son univers d’espionnage et la manière dont une identité peut être utilisée comme une arme.

Dans Moriarty, même savoir qui vous êtes officiellement peut finir par devenir une question stratégique.

Jack l’Éventreur devient un excellent exemple de la manière dont le manga mélange fiction et histoire

La série joue également avec des figures historiques ou semi-légendaires associées à l’Angleterre victorienne.

Jack l’Éventreur occupe ainsi une place importante dans un arc où plusieurs crimes menacent d’alimenter la haine entre différents groupes sociaux.

Mais Takeuchi ne se contente pas de refaire l’affaire de Whitechapel telle qu’on la connaît.

Le nom devient une pièce d’un plan beaucoup plus large.

Le manga adore fonctionner de cette manière : prendre un élément que le lecteur reconnaît immédiatement, puis lui donner une nouvelle place dans son propre échiquier.

On croit savoir où va l’histoire parce que le nom est célèbre.

Puis William arrive avec le reste du dossier.

Milverton est peut-être encore plus détestable quand il possède un empire médiatique

Charles Augustus Milverton vient lui aussi de l’univers de Conan Doyle.

Dans Moriarty, il devient un puissant magnat des médias londonien, surnommé le Roi du harcèlement.

Son arme principale n’est pas un fusil.

Ce sont les informations.

Milverton cherche les secrets, les faiblesses et les scandales permettant de contrôler les autres. Lorsqu’il commence à enquêter sur William, le danger devient immédiatement différent.

On peut anticiper un meurtrier. C’est plus compliqué face à quelqu’un qui menace de détruire une réputation, un mariage ou une organisation simplement en publiant la bonne information au bon moment.

Et surtout, Milverton devient assez dangereux pour pousser Sherlock et William à regarder le même homme comme un problème.

Quand le détective et le Prince du crime commencent tous les deux à trouver quelqu’un franchement insupportable, la personne concernée devrait peut-être revoir ses choix de carrière.

William et Sherlock ne jouent jamais exactement au même jeu

La rivalité fonctionne parce que leurs intelligences sont comparables mais leurs objectifs très différents.

Sherlock cherche généralement la vérité.

William cherche un résultat.

Pour le détective, comprendre qui a commis un crime et comment est déjà essentiel. William, lui, peut concevoir un crime précisément pour provoquer une réaction politique ou sociale.

Ils peuvent donc observer la même scène sans chercher la même chose.

Cela crée plusieurs moments particulièrement savoureux où chacun comprend que l’autre possède une longueur d’avance… sans savoir exactement laquelle.

Et contrairement à beaucoup de duels de génies, Moriarty ne repose pas sur deux personnages qui passent leur temps à expliquer qu’ils sont plus intelligents que tous les autres.

Le plaisir vient surtout de voir leurs plans se heurter.

William pose une question de justice que les lecteurs de Death Note connaissent bien

William et Light Yagami n’ont ni le même projet ni les mêmes méthodes. Pourtant, les lecteurs de Death Note reconnaîtront une question particulièrement dangereuse : que se passe-t-il lorsqu’un homme extrêmement intelligent décide qu’il peut lui-même choisir qui mérite d’être puni ?

William veut faire tomber un système de classes et agit souvent au nom de victimes que la justice officielle a abandonnées. Light construit progressivement sa propre conception d’un monde idéal autour de Kira.

Dans les deux cas, le lecteur peut comprendre une partie du raisonnement tout en voyant parfaitement le danger de laisser une seule personne décider de la sentence.

C’est précisément ce qui rend William intéressant.

Ses cibles peuvent être abjectes. Ses intentions peuvent sembler justes. Cela ne transforme pas automatiquement chaque meurtre en bonne action.

Quand un projet de justice commence à nécessiter autant de cadavres, il devient raisonnable de relire les petites lignes du programme.

Whiteley essaie justement de changer le système sans devenir William

Adam Whiteley offre un contrepoint particulièrement intéressant.

Lui aussi veut davantage d’égalité.

Mais il choisit le terrain politique et légal.

William observe donc quelqu’un qui cherche presque le même résultat que lui en utilisant une méthode totalement différente.

La question devient alors passionnante : un système injuste peut-il réellement être transformé de l’intérieur ?

William veut croire qu’une révolution plus brutale est nécessaire. Whiteley essaie de prouver qu’une autre voie existe.

Évidemment, les personnes qui profitent du système actuel ne regardent pas gentiment le député préparer ses réformes.

Le manga évite ainsi de présenter William comme le seul homme ayant compris que la société possède un problème.

Il est surtout celui qui a choisi la solution la plus radicale.

Le « Prince du crime » veut devenir un symbole, pas simplement gagner beaucoup d’argent

C’est une différence fondamentale avec l’image classique du génie criminel.

William ne construit pas son réseau pour devenir riche. Grâce au nom Moriarty, l’argent n’est déjà pas son problème principal.

Il veut créer une figure capable de concentrer la haine de la société.

Le Prince du crime devient progressivement une idée publique.

William comprend parfaitement la force d’un symbole. Si les différentes classes cessent un instant de se combattre parce qu’elles possèdent un ennemi commun suffisamment monstrueux, alors ce monstre peut devenir utile à son projet.

Et c’est là que son plan devient beaucoup plus inquiétant que les crimes individuels des premiers tomes.

William n’oublie jamais qu’il fait lui-même partie de l’équation.

Quand un mathématicien commence à parler de sa propre vie comme d’une variable sacrifiable, ses frères ont de bonnes raisons de devenir nerveux.

Le Londres de Moriarty est élégant, mais certainement pas propre

Hikaru Miyoshi donne à la série une Angleterre très séduisante visuellement.

Costumes impeccables, demeures aristocratiques, clubs privés, trains, rues de Londres, uniformes militaires et intérieurs richement détaillés installent immédiatement l’époque.

Mais cette élégance sert surtout de contraste.

Derrière les belles façades existent la pauvreté, les inégalités et une violence sociale que William ne supporte plus.

Les amateurs de Black Butler retrouveront cette Angleterre du XIXe siècle où les belles demeures, les aristocrates et les bonnes manières cohabitent avec des crimes beaucoup moins élégants. Ciel Phantomhive et William Moriarty suivent des chemins très différents, mais leurs Londres respectifs savent tous deux cacher de sérieux problèmes derrière une porte de salon parfaitement cirée.

Si vous appréciez les costumes trois pièces impeccables avec une conspiration derrière, Moriarty ne manque clairement pas d’adresses.

Hikaru Miyoshi donne aux confrontations intellectuelles autant d’importance qu’aux scènes d’action

Moriarty n’est pas un manga où chaque conflit doit finir par une attaque spéciale.

Le dessin de Hikaru Miyoshi doit donc rendre intéressants des personnages qui réfléchissent, observent ou comprennent soudain quelque chose.

Les regards prennent énormément d’importance.

William peut rester parfaitement calme pendant qu’un plan entier se met en place autour de lui. Sherlock, au contraire, possède souvent une énergie beaucoup plus visible lorsqu’un mystère commence enfin à l’amuser.

Cette différence fonctionne merveilleusement bien lorsqu’ils partagent une scène.

Miyoshi sait également accélérer dès que Moran sort une arme ou qu’une opération dégénère.

Le résultat conserve donc l’élégance d’un thriller historique sans devenir une succession de salons où des hommes très bien habillés discutent pendant deux cents pages.

Le manga ne transforme pas William en gentil garçon incompris

C’est essentiel.

On comprend William.

On voit les injustices qui l’ont conduit à son projet. Plusieurs de ses victimes sont tellement odieuses qu’il est difficile de verser une larme lorsqu’elles tombent dans son piège.

Mais le manga ne fait pas disparaître ce que William accomplit.

Il organise des crimes et accepte la mort comme outil politique.

Ses propres proches finissent d’ailleurs par se demander jusqu’où il compte aller.

C’est précisément cette ambiguïté qui le rend intéressant.

S’il était secrètement innocent de tout, le principe perdrait énormément de sa force. S’il était simplement cruel, on ne comprendrait pas pourquoi autant de personnes intelligentes choisissent de le suivre.

William reste au milieu : séduisant dans son idéal, terrifiant dans certaines de ses solutions.

Ryosuke Takeuchi ne copie pas Sherlock Holmes : il reconstruit l’espace entre les histoires

Une grande partie du plaisir vient de la liberté prise avec le matériau original.

Arthur Conan Doyle n’avait évidemment pas raconté toute cette jeunesse de William ni construit autour de lui une organisation révolutionnaire identique à celle du manga.

Takeuchi utilise donc les zones libres de la mythologie Holmes pour inventer.

Il récupère certains noms, certaines affaires et des relations connues, puis demande : « Et si tout cela appartenait en réalité à une histoire beaucoup plus grande ? »

Cela permet même à un lecteur connaissant très bien Sherlock Holmes d’être surpris.

Reconnaître le titre d’une affaire n’indique pas forcément comment elle va se terminer.

Et connaître le destin littéraire de Moriarty ne signifie pas que Takeuchi va emprunter exactement la même route pour y arriver.

Moriarty: The Remains ouvre encore d’autres dossiers du clan

L’univers possède également Moriarty: The Remains, adaptation en manga d’histoires issues des romans japonais consacrés à la série.

Le principe part du journal d’enquêtes tenu par Louis.

On y découvre des affaires restées en marge de la trame principale et des épisodes permettant de passer davantage de temps avec les membres du clan.

On peut notamment y retrouver William, Moran ou encore certaines histoires liées à la formation des trois frères.

Ce complément fonctionne bien pour ceux qui aiment surtout la dynamique de l’équipe et regrettent parfois que le grand plan de William ne leur laisse pas beaucoup de temps pour simplement exister ensemble.

Même les génies du crime ont apparemment des dossiers « divers » au fond de l’armoire.

La série ne reste pas enfermée dans le duel de Reichenbach

Tout amateur de Sherlock Holmes connaît évidemment le nom de Reichenbach et sait que Moriarty et Holmes sont historiquement associés à une confrontation devenue mythique.

Le manga construit longtemps sa propre version de ce face-à-face.

Mais Ryosuke Takeuchi ne traite pas ce moment comme une simple case obligatoire à cocher avant de ranger les personnages.

Il s’intéresse aussi aux conséquences.

Que reste-t-il d’un plan lorsque le symbole qui devait le porter a accompli son rôle ? Comment les proches de William continuent-ils à avancer ? Et que deviennent des hommes dont toute l’existence s’est organisée autour d’un objectif gigantesque lorsque cet objectif change de forme ?

Cette partie donne davantage de place au renseignement international, au MI6 et à de nouveaux conflits.

Le monde ne s’arrête pas simplement parce que Sherlock et Moriarty viennent d’avoir une conversation particulièrement compliquée au-dessus d’une rivière.

Pourquoi commencer Moriarty ?

Parce que le point de vue est excellent.

Prendre l’ennemi emblématique de Sherlock Holmes et lui donner sa propre révolution aurait pu n’être qu’un joli concept de départ. Ryosuke Takeuchi en fait réellement quelque chose.

William possède un objectif compréhensible mais des méthodes inquiétantes. Albert et Louis donnent une vraie dimension familiale au projet. Moran, Fred et les autres transforment progressivement le trio en organisation. Puis Sherlock arrive et oblige William à composer avec le premier homme capable de réellement voir derrière son rideau.

Le manga mélange alors enquêtes, complots, crimes, espionnage, politique et Angleterre victorienne sans perdre son idée principale : jusqu’où peut-on aller pour combattre une société injuste avant de devenir soi-même quelque chose qu’il faudra arrêter ?

Et contrairement à une enquête classique, il arrive souvent que vous connaissiez déjà le criminel.

Le problème consiste surtout à déterminer si vous avez envie qu’il se fasse arrêter.

C’est là que Moriarty devient vraiment efficace.

Parce qu’après quelques volumes, voir William sourire calmement en disant que tout se déroule comme prévu déclenche deux réactions simultanées : « excellent » et « qu’est-ce que tu as encore fait ? »

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Moriarty est scénarisé par Ryosuke Takeuchi et dessiné par Hikaru Miyoshi. Le manga revisite l’univers de Sherlock Holmes en plaçant William James Moriarty au centre d’un projet destiné à renverser le système de classes britannique. Un dernier conseil : si un professeur de mathématiques extrêmement poli vous explique qu’il a trouvé une solution élégante à votre problème, demandez quand même si cette solution comporte un meurtre avant de signer quoi que ce soit.

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Moriarty : et si le plus grand ennemi de Sherlock Holmes avait de très bonnes raisons de devenir criminel ?

Dans le manga Moriarty, William James Moriarty n’est pas présenté comme le génie du crime que Sherlock Holmes doit simplement arrêter. Ryosuke Takeuchi et Hikaru Miyoshi retournent complètement le point de vue : William devient le personnage central, un homme brillant qui regarde l’Angleterre du XIXe siècle et considère que son système social est tellement pourri qu’il ne pourra pas être réparé avec quelques beaux discours.

À ses côtés se trouvent ses frères Albert et Louis. Tous trois partagent le même objectif : faire tomber une société où la naissance détermine encore énormément de choses et où certains aristocrates peuvent écraser ceux qui se trouvent en dessous d’eux sans craindre grand-chose.

Seulement, William ne veut pas organiser une pétition.

Professeur de mathématiques en public, il devient dans l’ombre un consultant du crime. Des victimes viennent lui exposer une injustice. William étudie la situation, identifie le responsable et construit un plan capable de renverser le rapport de force.

Et chez lui, la peine prévue pour un noble particulièrement ignoble dépasse généralement le simple rappel à l’ordre.

Albert Moriarty déteste son propre milieu avant même de rencontrer William

Albert James Moriarty naît dans l’aristocratie britannique. Il possède donc précisément tout ce que les deux jeunes orphelins qu’il rencontre n’ont pas : un nom, une fortune et une position sociale.

Pourtant, il ne supporte pas ce monde.

Albert observe le mépris de sa propre famille envers les classes populaires et comprend très jeune que le problème dépasse quelques individus désagréables. Tout un système protège les privilégiés simplement parce qu’ils sont nés au bon endroit.

Lorsqu’il découvre l’intelligence exceptionnelle de celui qui deviendra William, il voit enfin quelqu’un capable de transformer son dégoût en véritable projet.

Le pacte entre les trois frères naît de là.

Albert apporte le nom Moriarty, son statut et ses relations. William apporte le cerveau. Louis, lui, ne compte absolument pas laisser son frère avancer seul.

On a connu des réunions de famille plus tranquilles.

William résout les problèmes comme des équations, sauf que certaines solutions impliquent un cadavre

William est professeur de mathématiques et sa manière de préparer ses crimes ressemble justement à une démonstration.

Il observe les personnes concernées, cherche les variables, anticipe les réactions et construit une situation où la cible finit exactement là où il le souhaite.

Le plaisir du manga ne repose donc pas uniquement sur la question « qui est le coupable ? ».

Très souvent, le lecteur sait parfaitement qui organise le crime.

L’intérêt consiste plutôt à comprendre comment William va transformer une injustice en piège, comment il va empêcher les soupçons de remonter jusqu’à lui et surtout pourquoi ses complices acceptent de le suivre.

Cette structure donne aux premiers volumes un côté presque « mission de la semaine », mais les affaires construisent progressivement quelque chose de beaucoup plus vaste.

William ne cherche pas seulement à punir quelques aristocrates. Il veut que leurs crimes servent son projet contre toute la société de classes.

Louis n’est pas simplement le petit frère chargé de préparer le thé

Louis James Moriarty possède une relation extrêmement forte avec William.

Ils ont vécu la misère ensemble et Louis sait parfaitement ce que son frère a sacrifié pour leur avenir.

Il peut sembler plus discret qu’Albert ou William au départ. Pourtant, il participe pleinement au projet Moriarty et devient progressivement beaucoup plus important dans l’organisation.

Louis possède aussi une loyauté qui frôle parfois l’inquiétant.

Si William lui expliquait qu’il faut traverser Londres à trois heures du matin avec une pelle, une corde et aucune question, Louis demanderait probablement seulement quelle taille de pelle prendre.

Mais cette fidélité apporte aussi l’une des dimensions émotionnelles de la série : derrière le « Prince du crime », William reste quelqu’un que ses frères veulent protéger.

La meilleure idée du manga consiste à laisser Sherlock Holmes entrer assez tard

Il aurait été facile de commencer immédiatement par Sherlock Holmes.

Ryosuke Takeuchi préfère d’abord installer William.

Le lecteur comprend donc ses motivations, découvre ses méthodes et passe suffisamment de temps avec le clan Moriarty pour que l’arrivée de Sherlock Holmes ne ressemble pas simplement à celle du héros venu arrêter le méchant.

Sherlock est un problème beaucoup plus intéressant.

Il possède l’intelligence nécessaire pour comprendre des choses que William avait justement prévu de cacher à tout le monde.

Et surtout, William remarque immédiatement qu’il vient enfin de rencontrer quelqu’un capable de suivre son raisonnement.

La relation entre les deux hommes devient alors bien plus complexe qu’une simple rivalité entre policier et criminel.

Sherlock comprend que certains crimes ont été conçus pour qu’il les regarde

Le Sherlock de Moriarty reste arrogant, brillant, curieux et très difficile à impressionner.

Lorsqu’une affaire ne colle pas, il ne se contente pas de l’explication la plus pratique.

Il cherche ce qui manque.

William découvre donc un homme capable d’apercevoir la structure derrière certains de ses crimes.

À partir de là, chacun commence à observer l’autre.

William veut savoir jusqu’où Sherlock est capable de comprendre son projet. Sherlock veut découvrir qui orchestre les événements qu’il rencontre.

Et le plus intéressant est qu’une forme de fascination mutuelle apparaît bien avant que les deux puissent réellement définir leur relation.

Ils sont adversaires, évidemment. Mais trouver enfin quelqu’un qui ne décroche pas après trois étapes de raisonnement semble leur faire plutôt plaisir.

Pour les amateurs de Sherlock Holmes, le manga joue constamment avec Conan Doyle

Moriarty ne se contente pas de récupérer les noms de William et Sherlock.

Ryosuke Takeuchi réutilise et transforme plusieurs personnages, affaires et éléments venus des récits d’Arthur Conan Doyle.

John Watson arrive naturellement aux côtés de Sherlock. Irene Adler, Charles Augustus Milverton ou encore certains mystères connus des lecteurs de Holmes passent eux aussi par la réécriture du manga.

Le plaisir fonctionne donc à deux niveaux.

Si vous ne connaissez pas les nouvelles et romans originaux, les intrigues restent parfaitement lisibles. En revanche, lorsqu’un nom ou une situation familière apparaît, on commence immédiatement à se demander ce que Takeuchi va modifier cette fois.

Les lecteurs de Détective Conan retrouveront d’ailleurs une vieille connaissance derrière tout cela : Shinichi Kudo admire lui aussi Sherlock Holmes et s’inspire constamment du détective de Conan Doyle. L’un chasse les énigmes dans le Japon contemporain, l’autre affronte Moriarty dans l’Angleterre victorienne, mais Baker Street n’est jamais très loin.

John Watson devient vite indispensable parce que Sherlock avait clairement besoin d’un adulte dans la pièce

John H. Watson retrouve évidemment son rôle de partenaire de Sherlock.

Médecin et ancien militaire, il apporte quelque chose que le détective possède en quantité légèrement plus limitée : la capacité à interagir normalement avec d’autres êtres humains.

Watson est suffisamment intelligent pour suivre les enquêtes, mais il sert aussi de contrepoids à Sherlock.

Il peut admirer ses déductions tout en lui rappelant qu’une personne n’est pas uniquement un ensemble d’indices intéressants.

Leur duo conserve ainsi ce qui rend Holmes et Watson efficaces depuis Conan Doyle : Sherlock voit ce que presque personne ne remarque, Watson voit parfois ce que Sherlock oublie de regarder.

Et quand Moriarty commence à placer volontairement certaines pièces devant le détective, avoir quelqu’un capable de lui dire « peut-être que c’est justement ce qu’il veut que tu penses » devient assez pratique.

Moran est nettement plus efficace avec un fusil qu’avec une discussion sur les bonnes manières

Le clan Moriarty ne se limite pas aux trois frères.

Sebastian Moran devient l’un des hommes les plus importants autour de William.

Ancien militaire et tireur d’élite exceptionnel, il représente la partie beaucoup plus directe de certaines opérations.

William peut calculer le plan jusque dans les moindres détails. Moran est parfaitement capable d’assurer l’étape où quelqu’un doit être touché à une distance où la plupart des gens auraient déjà besoin de jumelles.

Son caractère apporte également une énergie différente au groupe.

Entre le calme presque clinique de William, le sérieux de Louis et la position aristocratique d’Albert, Moran apporte quelque chose de plus brut.

En revanche, lorsqu’il reçoit réellement un ordre de William, les plaisanteries s’arrêtent vite.

Fred Porlock préfère généralement les plantes aux conversations

Fred Porlock est beaucoup plus silencieux.

Il excelle notamment dans les déguisements, l’infiltration et la collecte d’informations.

Sa discrétion en fait l’un des membres les plus utiles du groupe lorsqu’il faut approcher quelqu’un sans que le nom Moriarty apparaisse où que ce soit.

Fred possède aussi une sensibilité qui contraste avec certaines missions auxquelles il participe.

Le clan commence ainsi à ressembler de plus en plus à une véritable équipe spécialisée.

William ne fait pas tout lui-même. Il comprend les qualités de chacun et prépare les opérations en conséquence.

Quand votre organisation criminelle possède un mathématicien, un aristocrate influent, un tireur d’élite et un spécialiste de l’infiltration, Scotland Yard peut commencer à passer une semaine assez pénible.

Le MI6 entre dans le jeu et l’échelle dépasse rapidement quelques crimes privés

À mesure que l’histoire avance, les Moriarty se retrouvent également liés au MI6.

La lutte contre les injustices de l’aristocratie ne se limite plus à quelques domaines isolés. Politique britannique, renseignements, affaires internationales et intérêts de l’Empire commencent à se mélanger aux plans de William.

C’est une évolution importante.

Les premiers crimes permettent de comprendre sa méthode. Ensuite, le manga montre ce qui se passe lorsque la même intelligence commence à travailler sur des problèmes qui peuvent modifier les relations entre nations.

Moran retrouve notamment certaines blessures liées à son passé militaire, tandis qu’Albert peut exploiter sa position au sein des institutions britanniques.

Le clan Moriarty cesse progressivement de ressembler à quelques justiciers clandestins pour devenir un véritable réseau.

Irene Adler arrive avec un secret capable d’embarrasser directement la Couronne

Impossible de revisiter Sherlock Holmes sans faire entrer Irene Adler à un moment ou un autre.

Comme chez Conan Doyle, elle n’est pas simplement « une femme rencontrée pendant une enquête ».

Irene possède des informations capables de mettre plusieurs personnes extrêmement puissantes dans une position inconfortable.

Sherlock s’intéresse évidemment à l’affaire. William aussi.

Et lorsque les deux cerveaux commencent à intervenir autour de la même personne, l’enjeu dépasse largement le fait de savoir qui va résoudre le mystère en premier.

Le manga utilise Irene pour développer encore davantage son univers d’espionnage et la manière dont une identité peut être utilisée comme une arme.

Dans Moriarty, même savoir qui vous êtes officiellement peut finir par devenir une question stratégique.

Jack l’Éventreur devient un excellent exemple de la manière dont le manga mélange fiction et histoire

La série joue également avec des figures historiques ou semi-légendaires associées à l’Angleterre victorienne.

Jack l’Éventreur occupe ainsi une place importante dans un arc où plusieurs crimes menacent d’alimenter la haine entre différents groupes sociaux.

Mais Takeuchi ne se contente pas de refaire l’affaire de Whitechapel telle qu’on la connaît.

Le nom devient une pièce d’un plan beaucoup plus large.

Le manga adore fonctionner de cette manière : prendre un élément que le lecteur reconnaît immédiatement, puis lui donner une nouvelle place dans son propre échiquier.

On croit savoir où va l’histoire parce que le nom est célèbre.

Puis William arrive avec le reste du dossier.

Milverton est peut-être encore plus détestable quand il possède un empire médiatique

Charles Augustus Milverton vient lui aussi de l’univers de Conan Doyle.

Dans Moriarty, il devient un puissant magnat des médias londonien, surnommé le Roi du harcèlement.

Son arme principale n’est pas un fusil.

Ce sont les informations.

Milverton cherche les secrets, les faiblesses et les scandales permettant de contrôler les autres. Lorsqu’il commence à enquêter sur William, le danger devient immédiatement différent.

On peut anticiper un meurtrier. C’est plus compliqué face à quelqu’un qui menace de détruire une réputation, un mariage ou une organisation simplement en publiant la bonne information au bon moment.

Et surtout, Milverton devient assez dangereux pour pousser Sherlock et William à regarder le même homme comme un problème.

Quand le détective et le Prince du crime commencent tous les deux à trouver quelqu’un franchement insupportable, la personne concernée devrait peut-être revoir ses choix de carrière.

William et Sherlock ne jouent jamais exactement au même jeu

La rivalité fonctionne parce que leurs intelligences sont comparables mais leurs objectifs très différents.

Sherlock cherche généralement la vérité.

William cherche un résultat.

Pour le détective, comprendre qui a commis un crime et comment est déjà essentiel. William, lui, peut concevoir un crime précisément pour provoquer une réaction politique ou sociale.

Ils peuvent donc observer la même scène sans chercher la même chose.

Cela crée plusieurs moments particulièrement savoureux où chacun comprend que l’autre possède une longueur d’avance… sans savoir exactement laquelle.

Et contrairement à beaucoup de duels de génies, Moriarty ne repose pas sur deux personnages qui passent leur temps à expliquer qu’ils sont plus intelligents que tous les autres.

Le plaisir vient surtout de voir leurs plans se heurter.

William pose une question de justice que les lecteurs de Death Note connaissent bien

William et Light Yagami n’ont ni le même projet ni les mêmes méthodes. Pourtant, les lecteurs de Death Note reconnaîtront une question particulièrement dangereuse : que se passe-t-il lorsqu’un homme extrêmement intelligent décide qu’il peut lui-même choisir qui mérite d’être puni ?

William veut faire tomber un système de classes et agit souvent au nom de victimes que la justice officielle a abandonnées. Light construit progressivement sa propre conception d’un monde idéal autour de Kira.

Dans les deux cas, le lecteur peut comprendre une partie du raisonnement tout en voyant parfaitement le danger de laisser une seule personne décider de la sentence.

C’est précisément ce qui rend William intéressant.

Ses cibles peuvent être abjectes. Ses intentions peuvent sembler justes. Cela ne transforme pas automatiquement chaque meurtre en bonne action.

Quand un projet de justice commence à nécessiter autant de cadavres, il devient raisonnable de relire les petites lignes du programme.

Whiteley essaie justement de changer le système sans devenir William

Adam Whiteley offre un contrepoint particulièrement intéressant.

Lui aussi veut davantage d’égalité.

Mais il choisit le terrain politique et légal.

William observe donc quelqu’un qui cherche presque le même résultat que lui en utilisant une méthode totalement différente.

La question devient alors passionnante : un système injuste peut-il réellement être transformé de l’intérieur ?

William veut croire qu’une révolution plus brutale est nécessaire. Whiteley essaie de prouver qu’une autre voie existe.

Évidemment, les personnes qui profitent du système actuel ne regardent pas gentiment le député préparer ses réformes.

Le manga évite ainsi de présenter William comme le seul homme ayant compris que la société possède un problème.

Il est surtout celui qui a choisi la solution la plus radicale.

Le « Prince du crime » veut devenir un symbole, pas simplement gagner beaucoup d’argent

C’est une différence fondamentale avec l’image classique du génie criminel.

William ne construit pas son réseau pour devenir riche. Grâce au nom Moriarty, l’argent n’est déjà pas son problème principal.

Il veut créer une figure capable de concentrer la haine de la société.

Le Prince du crime devient progressivement une idée publique.

William comprend parfaitement la force d’un symbole. Si les différentes classes cessent un instant de se combattre parce qu’elles possèdent un ennemi commun suffisamment monstrueux, alors ce monstre peut devenir utile à son projet.

Et c’est là que son plan devient beaucoup plus inquiétant que les crimes individuels des premiers tomes.

William n’oublie jamais qu’il fait lui-même partie de l’équation.

Quand un mathématicien commence à parler de sa propre vie comme d’une variable sacrifiable, ses frères ont de bonnes raisons de devenir nerveux.

Le Londres de Moriarty est élégant, mais certainement pas propre

Hikaru Miyoshi donne à la série une Angleterre très séduisante visuellement.

Costumes impeccables, demeures aristocratiques, clubs privés, trains, rues de Londres, uniformes militaires et intérieurs richement détaillés installent immédiatement l’époque.

Mais cette élégance sert surtout de contraste.

Derrière les belles façades existent la pauvreté, les inégalités et une violence sociale que William ne supporte plus.

Les amateurs de Black Butler retrouveront cette Angleterre du XIXe siècle où les belles demeures, les aristocrates et les bonnes manières cohabitent avec des crimes beaucoup moins élégants. Ciel Phantomhive et William Moriarty suivent des chemins très différents, mais leurs Londres respectifs savent tous deux cacher de sérieux problèmes derrière une porte de salon parfaitement cirée.

Si vous appréciez les costumes trois pièces impeccables avec une conspiration derrière, Moriarty ne manque clairement pas d’adresses.

Hikaru Miyoshi donne aux confrontations intellectuelles autant d’importance qu’aux scènes d’action

Moriarty n’est pas un manga où chaque conflit doit finir par une attaque spéciale.

Le dessin de Hikaru Miyoshi doit donc rendre intéressants des personnages qui réfléchissent, observent ou comprennent soudain quelque chose.

Les regards prennent énormément d’importance.

William peut rester parfaitement calme pendant qu’un plan entier se met en place autour de lui. Sherlock, au contraire, possède souvent une énergie beaucoup plus visible lorsqu’un mystère commence enfin à l’amuser.

Cette différence fonctionne merveilleusement bien lorsqu’ils partagent une scène.

Miyoshi sait également accélérer dès que Moran sort une arme ou qu’une opération dégénère.

Le résultat conserve donc l’élégance d’un thriller historique sans devenir une succession de salons où des hommes très bien habillés discutent pendant deux cents pages.

Le manga ne transforme pas William en gentil garçon incompris

C’est essentiel.

On comprend William.

On voit les injustices qui l’ont conduit à son projet. Plusieurs de ses victimes sont tellement odieuses qu’il est difficile de verser une larme lorsqu’elles tombent dans son piège.

Mais le manga ne fait pas disparaître ce que William accomplit.

Il organise des crimes et accepte la mort comme outil politique.

Ses propres proches finissent d’ailleurs par se demander jusqu’où il compte aller.

C’est précisément cette ambiguïté qui le rend intéressant.

S’il était secrètement innocent de tout, le principe perdrait énormément de sa force. S’il était simplement cruel, on ne comprendrait pas pourquoi autant de personnes intelligentes choisissent de le suivre.

William reste au milieu : séduisant dans son idéal, terrifiant dans certaines de ses solutions.

Ryosuke Takeuchi ne copie pas Sherlock Holmes : il reconstruit l’espace entre les histoires

Une grande partie du plaisir vient de la liberté prise avec le matériau original.

Arthur Conan Doyle n’avait évidemment pas raconté toute cette jeunesse de William ni construit autour de lui une organisation révolutionnaire identique à celle du manga.

Takeuchi utilise donc les zones libres de la mythologie Holmes pour inventer.

Il récupère certains noms, certaines affaires et des relations connues, puis demande : « Et si tout cela appartenait en réalité à une histoire beaucoup plus grande ? »

Cela permet même à un lecteur connaissant très bien Sherlock Holmes d’être surpris.

Reconnaître le titre d’une affaire n’indique pas forcément comment elle va se terminer.

Et connaître le destin littéraire de Moriarty ne signifie pas que Takeuchi va emprunter exactement la même route pour y arriver.

Moriarty: The Remains ouvre encore d’autres dossiers du clan

L’univers possède également Moriarty: The Remains, adaptation en manga d’histoires issues des romans japonais consacrés à la série.

Le principe part du journal d’enquêtes tenu par Louis.

On y découvre des affaires restées en marge de la trame principale et des épisodes permettant de passer davantage de temps avec les membres du clan.

On peut notamment y retrouver William, Moran ou encore certaines histoires liées à la formation des trois frères.

Ce complément fonctionne bien pour ceux qui aiment surtout la dynamique de l’équipe et regrettent parfois que le grand plan de William ne leur laisse pas beaucoup de temps pour simplement exister ensemble.

Même les génies du crime ont apparemment des dossiers « divers » au fond de l’armoire.

La série ne reste pas enfermée dans le duel de Reichenbach

Tout amateur de Sherlock Holmes connaît évidemment le nom de Reichenbach et sait que Moriarty et Holmes sont historiquement associés à une confrontation devenue mythique.

Le manga construit longtemps sa propre version de ce face-à-face.

Mais Ryosuke Takeuchi ne traite pas ce moment comme une simple case obligatoire à cocher avant de ranger les personnages.

Il s’intéresse aussi aux conséquences.

Que reste-t-il d’un plan lorsque le symbole qui devait le porter a accompli son rôle ? Comment les proches de William continuent-ils à avancer ? Et que deviennent des hommes dont toute l’existence s’est organisée autour d’un objectif gigantesque lorsque cet objectif change de forme ?

Cette partie donne davantage de place au renseignement international, au MI6 et à de nouveaux conflits.

Le monde ne s’arrête pas simplement parce que Sherlock et Moriarty viennent d’avoir une conversation particulièrement compliquée au-dessus d’une rivière.

Pourquoi commencer Moriarty ?

Parce que le point de vue est excellent.

Prendre l’ennemi emblématique de Sherlock Holmes et lui donner sa propre révolution aurait pu n’être qu’un joli concept de départ. Ryosuke Takeuchi en fait réellement quelque chose.

William possède un objectif compréhensible mais des méthodes inquiétantes. Albert et Louis donnent une vraie dimension familiale au projet. Moran, Fred et les autres transforment progressivement le trio en organisation. Puis Sherlock arrive et oblige William à composer avec le premier homme capable de réellement voir derrière son rideau.

Le manga mélange alors enquêtes, complots, crimes, espionnage, politique et Angleterre victorienne sans perdre son idée principale : jusqu’où peut-on aller pour combattre une société injuste avant de devenir soi-même quelque chose qu’il faudra arrêter ?

Et contrairement à une enquête classique, il arrive souvent que vous connaissiez déjà le criminel.

Le problème consiste surtout à déterminer si vous avez envie qu’il se fasse arrêter.

C’est là que Moriarty devient vraiment efficace.

Parce qu’après quelques volumes, voir William sourire calmement en disant que tout se déroule comme prévu déclenche deux réactions simultanées : « excellent » et « qu’est-ce que tu as encore fait ? »

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Moriarty est scénarisé par Ryosuke Takeuchi et dessiné par Hikaru Miyoshi. Le manga revisite l’univers de Sherlock Holmes en plaçant William James Moriarty au centre d’un projet destiné à renverser le système de classes britannique. Un dernier conseil : si un professeur de mathématiques extrêmement poli vous explique qu’il a trouvé une solution élégante à votre problème, demandez quand même si cette solution comporte un meurtre avant de signer quoi que ce soit.