Real
Real : trois garçons, un ballon et aucune reconstruction qui se fait en ligne droite
Dans le manga Real, Takehiko Inoue revient au basket, mais il laisse les exploits de lycée et les tribunes en folie de côté. Ici, le ballon croise un accident de moto, un cancer, une paralysie, la rééducation et trois jeunes hommes qui doivent chacun accepter une réalité très différente de celle qu’ils avaient imaginée.
Tomomi Nomiya adorait le basket. Puis il provoque un accident de moto qui laisse Natsumi Yamashita paralysée. Rongé par la culpabilité, il abandonne le lycée, le sport et une bonne partie de ce qui structurait sa vie.
Kiyoharu Togawa, lui, joue au basket en fauteuil roulant. Il est rapide, talentueux, exigeant et suffisamment mauvais perdant pour que son handicap soit probablement la dernière chose à laquelle pense Nomiya lorsqu’il se fait humilier par lui sur un terrain.
Enfin, Takahashi était exactement le genre de garçon persuadé que la vie avait été conçue pour lui réussir : bon élève, sportif, populaire et capitaine de son équipe de basket. Un accident de la route le laisse paraplégique.
Inoue ne raconte pourtant pas trois histoires destinées à expliquer que « la vie est dure mais il faut être courageux ».
Ce serait beaucoup trop facile.
Real parle surtout de ce qui se passe lorsqu’on ne peut plus redevenir la personne qu’on était hier et qu’il faut quand même décider qui on sera demain.
Nomiya n’est pas en fauteuil, mais c’est probablement lui qui est le plus perdu au début
Tomomi Nomiya possède une carrure imposante, une coupe afro impossible à manquer et une réputation de petit délinquant.
Avant l’accident, le basket occupait une vraie place dans sa vie.
Puis il prend Natsumi derrière lui sur sa moto.
L’accident la laisse paralysée.
Nomiya, lui, peut toujours marcher.
Et c’est justement ce qui le détruit.
Il ne sait plus comment lui parler sans avoir l’impression que chaque phrase sonne faux. Il lui rend visite, cherche à se faire pardonner et ne sait même plus très bien si ses gestes viennent de l’affection, de la culpabilité ou de la pitié.
Inoue ne lui offre jamais le bouton magique « j’ai compris mon erreur, je suis maintenant quelqu’un de bien ».
Nomiya avance, recule, se comporte parfois comme un idiot et doit surtout apprendre qu’on ne répare pas la vie de quelqu’un uniquement parce qu’on se sent coupable de l’avoir brisée.
Sa rencontre avec Togawa commence par une leçon de basket assez humiliante
Un jour, Nomiya croise Kiyoharu Togawa dans un gymnase.
Togawa joue en fauteuil roulant.
Nomiya voit donc un basketteur et accepte un affrontement.
Très mauvaise idée pour son ego.
Togawa est rapide, technique et maîtrise son fauteuil comme une partie de son corps. Nomiya découvre immédiatement que connaître le basket debout ne signifie pas comprendre automatiquement le basket en fauteuil.
Cette scène pose parfaitement le ton de Real.
Togawa n’est pas là pour inspirer Nomiya simplement parce qu’il joue malgré son handicap.
Il est là pour le battre.
Il veut gagner.
Il peut être arrogant, impatient et franchement pénible avec ses coéquipiers.
Et c’est justement beaucoup plus intéressant.
Togawa courait avant que le cancer ne lui enlève une jambe
Avant le basket, Togawa était un jeune garçon attiré par la course.
Il découvre qu’il possède des capacités et commence à imaginer ce que l’athlétisme pourrait lui apporter.
Puis arrive le cancer.
La maladie bouleverse brutalement son adolescence et conduit à l’amputation d’une jambe.
Inoue montre la peur, la colère, la rééducation et les rapports difficiles de Togawa avec son père.
Le basket en fauteuil roulant arrive ensuite.
Pas comme une consolation.
Comme un nouveau sport dans lequel Togawa peut à nouveau vouloir être meilleur que quelqu’un.
C’est une différence essentielle.
Il ne joue pas parce que c’est « déjà formidable de participer ».
Il joue parce qu’il veut gagner.
Et lorsqu’une équipe ne possède pas la même ambition que lui, tout le monde découvre rapidement que Kiyoharu Togawa n’a pas été livré avec une option diplomatie particulièrement développée.
Les Tigers découvrent que Togawa peut transformer un entraînement en déclaration de guerre
Togawa joue avec les Tigers, une équipe de basket en fauteuil roulant qui doit notamment affronter les redoutables Dreams.
Le problème ne vient pas uniquement de leurs adversaires.
Togawa exige énormément de ses propres partenaires.
Pour lui, jouer sans chercher vraiment la victoire n’a pas beaucoup de sens.
Il augmente donc le niveau d’entraînement, pousse les autres et finit par provoquer de fortes tensions dans l’équipe.
À un moment, les Tigers vont même jusqu’à se dissoudre.
C’est un choc pour lui.
Être le meilleur joueur ne suffit pas si personne n’a envie de continuer à jouer avec vous.
Real s’intéresse ainsi très tôt à ce que Togawa doit encore apprendre : le basket reste un sport collectif, même lorsqu’on possède une volonté supérieure à celle de tout le vestiaire réuni.
Un stage national lui rappelle qu’il existe toujours quelqu’un capable de lui montrer ce qui manque
Le talent de Togawa lui ouvre des portes vers un niveau supérieur.
Mais plus il rencontre de joueurs expérimentés, plus certaines limites deviennent visibles.
Sa détermination individuelle lui a permis d’avancer énormément.
Elle peut également lui jouer des tours lorsqu’il doit diriger, faire confiance et adapter son jeu à quatre autres personnes.
Takehiko Inoue retrouve ici quelque chose qu’il aime beaucoup raconter : progresser ne signifie pas seulement ajouter de nouvelles compétences.
Parfois, il faut abandonner une habitude qui avait justement permis d’arriver jusque-là.
Togawa sait se battre seul.
Apprendre à gagner avec les autres est une autre affaire.
Takahashi avait exactement la personnalité idéale pour que la chute soit brutale
Le troisième parcours est probablement le plus cruel.
Takahashi possède au départ énormément de choses que Nomiya envie.
Il réussit à l’école.
Il joue très bien au basket.
Il plaît aux filles.
Il devient capitaine.
Et surtout, il en est parfaitement conscient.
Takahashi regarde volontiers les autres de haut parce qu’il considère sa réussite comme la preuve naturelle de sa supériorité.
Puis il est renversé par un camion.
Il se réveille paraplégique.
Le garçon qui classait les gens selon leur valeur doit soudain vivre dans un corps qui ne répond plus selon ses anciennes règles.
Inoue choisit précisément le personnage qui avait le plus besoin de tout contrôler pour raconter ce que signifie perdre ce contrôle.
La rééducation de Takahashi n’a rien du montage où trois exercices et une musique motivante règlent tout
Real prend son temps avec la rééducation.
Takahashi souffre.
Il refuse la situation.
Il se met en colère.
Il imagine encore parfois qu’il pourra simplement retrouver sa vie précédente.
Puis la réalité revient.
Le manga montre les gestes du quotidien, les exercices, la dépendance envers d’autres personnes et la manière dont l’image qu’il avait de lui-même se fissure.
Il doit également retrouver son père, absent depuis des années, lorsque sa mère ne peut plus s’occuper seule de lui.
Ce n’est pas seulement son corps qu’il doit reconstruire.
Toute la hiérarchie personnelle qu’il avait utilisée pour juger le monde devient soudain impossible à maintenir.
Et Inoue ne lui épargne pas le temps nécessaire pour comprendre ça.
Shiratori entre dans sa vie au moment où Takahashi a besoin de voir quelqu’un refuser la fin qu’on lui propose
Kazuo Shiratori est catcheur professionnel.
Après un accident de la route, il se retrouve lui aussi avec une paralysie partielle des jambes.
Seulement, Shiratori possède une idée particulièrement simple : il veut remonter sur le ring.
Sa présence devient importante pour Takahashi.
Pas parce que les deux hommes vivent exactement la même situation.
Ils ne la vivent pas.
Mais Takahashi rencontre enfin quelqu’un qui peut comprendre une partie de ce qu’il traverse sans lui parler comme à une pauvre victime.
Shiratori possède lui aussi un objectif qui paraît déraisonnable aux yeux des autres.
Il ne demande pas qu’on décide à sa place ce qu’il est encore capable de tenter.
Pour Takahashi, qui avait perdu pratiquement toute projection vers l’avenir, cette rencontre compte énormément.
Quand Takahashi reprend un ballon, il découvre quelque chose de particulièrement vexant : il doit recommencer au début
Le basket revient progressivement dans sa vie.
Takahashi connaissait déjà ce sport.
Il avait de la technique et une vraie expérience du terrain.
Seulement, le basket en fauteuil roulant change complètement certains repères.
Les déplacements, l’équilibre, les angles et l’utilisation du fauteuil doivent être appris.
Un ancien bon joueur ne devient donc pas automatiquement un excellent joueur assis.
Et pour l’ego de Takahashi, cette découverte est particulièrement délicieuse.
Il doit redevenir débutant dans le sport qu’il pensait maîtriser.
Quelque part, Hanamichi Sakuragi aurait probablement beaucoup apprécié le concept.
Le basket en fauteuil ne baisse ni l’arceau ni les ambitions
Real fonctionne aussi parce que Takehiko Inoue traite le basket en fauteuil roulant comme un vrai sport, avec sa technique, ses stratégies et ses contraintes propres.
Le terrain possède les mêmes dimensions que pour le basket classique.
Le panier reste à 3,05 mètres.
Les points fonctionnent de la même façon et cinq joueurs sont présents sur le terrain.
En revanche, le déplacement possède ses propres règles. Un joueur peut notamment pousser les roues de son fauteuil au maximum deux fois avant de devoir dribbler ou passer.
Les fauteuils de compétition sont eux-mêmes conçus pour la vitesse, les changements de direction et les contacts.
Quand Inoue dessine un duel, le fauteuil n’est donc pas un accessoire posé sous le joueur.
Il fait partie du mouvement.
Les roues se croisent, les trajectoires se ferment et un bon placement peut valoir autant qu’une accélération.
Le terme « low pointer » que rencontre Takahashi existe réellement dans le basket en fauteuil
Le sport utilise un système de classification fonctionnelle.
Les joueurs reçoivent une valeur comprise entre 1 et 4,5 points, selon la capacité fonctionnelle dont ils disposent pour réaliser les mouvements nécessaires au basket.
Un joueur à faible classification est couramment appelé low pointer.
Cette valeur ne mesure absolument pas son niveau technique.
Elle décrit notamment ce que sa stabilité et son contrôle du tronc lui permettent d’effectuer sur le terrain.
Le cinq aligné par une équipe doit respecter un total maximal de points.
Cela crée une véritable dimension tactique.
Un low pointer peut avoir un rôle indispensable dans une équipe sans être celui qui marque vingt points par match.
Pour Takahashi, qui avait justement tendance à mesurer la valeur des gens avec des critères assez sommaires, il y a presque une petite ironie dans le programme.
Nomiya doit lui aussi comprendre que vouloir revenir au basket ne suffit pas à retrouver son ancien niveau
Alors que Togawa cherche le haut niveau et que Takahashi découvre une nouvelle manière de jouer, Nomiya essaie lui aussi de retrouver sa place sur un terrain.
Son corps fonctionne.
Mais il a arrêté de s’entraîner.
Les autres, eux, ont continué.
Lorsqu’il vise notamment une opportunité avec les Tokyo Lightnings, il doit regarder son niveau sans excuse.
Le talent ou les souvenirs du lycée ne suffisent pas.
Il faut retrouver la condition physique, les automatismes et la discipline.
Et là encore, Inoue refuse le miracle.
Avoir décidé de changer sa vie ne veut pas dire que le monde vous offre immédiatement la place souhaitée pour vous féliciter de votre décision.
Nomiya doit faire le travail.
C’est beaucoup moins cinématographique qu’un grand discours.
Mais nettement plus crédible.
Les trois héros n’avancent jamais au même rythme, et c’est exactement ce qui rend Real aussi bon
Real ne possède pas un seul protagoniste dont tout le monde suivrait simplement l’aventure.
Les trajectoires se croisent.
Nomiya peut aller mieux pendant que Togawa traverse une crise.
Takahashi peut faire un progrès énorme qui paraîtrait minuscule à quelqu’un d’autre.
Un match important peut occuper un personnage tandis qu’un autre se bat simplement pour accomplir une tâche quotidienne sans aide.
Cette construction évite surtout une vision très artificielle de la reconstruction.
Personne ne progresse en ligne droite.
Il y a des rechutes.
De la jalousie.
Des moments où quelqu’un croit avoir compris puis recommence exactement la même erreur.
Et parfois, avancer consiste seulement à accepter de faire aujourd’hui quelque chose qu’on refusait encore hier.
Natsumi n’existe pas uniquement pour fournir une culpabilité pratique à Nomiya
Le début pourrait facilement réduire Natsumi Yamashita à « la fille blessée dans l’accident ».
Inoue ne laisse pas cette relation rester aussi simple.
Nomiya revient la voir régulièrement.
Mais il doit se demander ce qu’il cherche réellement dans ces visites.
Le pardon ?
La preuve qu’elle va mieux ?
Une manière de se sentir lui-même moins coupable ?
La question est inconfortable, donc elle est intéressante.
Faire quelque chose pour une personne et faire quelque chose pour soulager sa propre conscience peuvent extérieurement se ressembler énormément.
Real adore ce genre de zone grise.
Et heureusement, parce que des personnages parfaitement nobles pendant des dizaines de volumes finiraient par être nettement moins humains.
Le handicap ne rend personne automatiquement gentil, sage ou admirable
C’est probablement l’une des qualités les plus importantes du manga.
Togawa peut être égoïste.
Takahashi peut être odieux.
Certains coéquipiers manquent de motivation.
D’autres ont peur, abandonnent ou se comportent mal.
Inoue ne transforme jamais le handicap en certificat de bonne personnalité.
Ses personnages restent autorisés à être pénibles.
Ils peuvent avoir de mauvaises journées, prendre de mauvaises décisions et blesser quelqu’un avec leurs paroles.
Du coup, lorsqu’ils changent réellement, ce changement appartient au personnage.
Il ne vient pas d’une jolie morale collée sur sa situation.
Real est un manga de sport où certains des moments les plus forts se déroulent loin du terrain
Il y a de vrais matchs.
Des entraînements.
Des rivalités.
Des sélections.
Des objectifs sportifs.
Mais Real peut aussi passer énormément de temps dans un centre de rééducation, une chambre d’hôpital, une voiture ou une conversation entre deux personnes qui ne savent pas quoi se dire.
Et ça fonctionne.
Parce que le sport n’est jamais séparé du reste de la vie.
Un joueur n’arrive pas au gymnase en laissant ses problèmes dans un casier.
La colère de Togawa influence sa manière de jouer.
La culpabilité de Nomiya influence ses choix.
L’orgueil de Takahashi devient un obstacle aussi réel qu’une faiblesse musculaire.
Le terrain révèle les personnages autant qu’il les fait progresser.
Slam Dunk et Real parlent du même ballon, mais Inoue a complètement changé de vestiaire
Takehiko Inoue avait déjà consacré des années au basket avec Slam Dunk, où Sakuragi découvre le sport au lycée et apprend progressivement à devenir un véritable joueur.
Dans Real, Inoue retourne au gymnase avec un regard beaucoup plus adulte.
Le plaisir de progresser est toujours là.
La répétition des gestes aussi.
Il aime toujours montrer un joueur comprendre enfin quelque chose que son corps n’arrivait pas à faire auparavant.
Mais les objectifs ont changé.
Pour Sakuragi, apprendre le basket fait partie de la découverte de lui-même.
Pour Togawa, Nomiya ou Takahashi, le basket peut devenir le moyen de reconstruire quelque chose qui existait avant et qui s’est effondré.
Le ballon est le même.
Les raisons de le ramasser n’ont plus rien à voir.
Kuroko’s Basket part dans une autre direction, mais rappelle à quel point un même sport peut produire des mangas complètement différents
Dans Kuroko’s Basket, Tadatoshi Fujimaki transforme les rivalités de lycéens et les qualités de la Génération des Miracles en grands duels spectaculaires.
Real se situe presque à l’autre extrémité.
La tension peut venir d’un joueur qui réussit enfin à tourner correctement avec son fauteuil.
D’un tir pris après des mois sans compétition.
Ou simplement de quelqu’un qui ose revenir dans un gymnase alors qu’il avait juré qu’il ne toucherait plus jamais un ballon.
Ce ne sont pas les mêmes sensations.
Pourtant, les trois œuvres rappellent une chose : le basket devient passionnant lorsqu’on comprend ce que chaque possession représente pour celui qui la joue.
Inoue dessine les fauteuils comme du matériel sportif, pas comme des accessoires médicaux
Le dessin joue énormément dans la crédibilité du manga.
Takehiko Inoue observe les positions, les mains sur les roues, le transfert du poids du corps et les contacts entre fauteuils.
Un fauteuil de basket possède une géométrie pensée pour le sport.
Les grandes roues sont inclinées, la stabilité est travaillée et de petites roulettes empêchent notamment certains basculements vers l’arrière.
Sur la page, cette mécanique devient dynamique.
Les joueurs accélèrent.
Freinent.
Pivotent.
Se bloquent.
Se renversent parfois.
Et ils repartent.
Inoue réussit surtout à faire sentir que le fauteuil fait partie du geste sportif.
Après quelques matchs, on ne regarde plus seulement où se trouve le ballon.
On regarde aussi l’angle des roues.
Le basket en fauteuil est bien plus physique que ce que certains imaginent avant d’en voir un match
Les contacts existent.
Les fauteuils s’entrechoquent.
Les joueurs chutent parfois avec leur matériel.
Le haut du corps travaille énormément pour propulser le fauteuil tout en dribblant, passant ou tirant.
Le jeu peut être extrêmement rapide.
Et Takehiko Inoue ne cherche jamais à l’adoucir pour que le lecteur comprenne qu’il s’agit de handisport.
Au contraire.
Il laisse les chocs, les accélérations et l’épuisement parler.
Togawa n’a pas besoin qu’on lui offre une catégorie spéciale dans le cœur du lecteur : il gagne son respect en jouant.
Et lorsqu’il s’énerve contre un coéquipier après une mauvaise action, on oublie vite toute envie de le féliciter gentiment pour sa participation.
Le titre Real est particulièrement bien choisi
Il est court.
Presque brutal.
Et il correspond parfaitement au manga.
La réalité, pour Nomiya, c’est qu’il ne pourra jamais annuler son accident.
Pour Togawa, c’est qu’il a perdu une jambe et que sa passion n’efface pas tout ce qui va avec.
Pour Takahashi, c’est qu’il ne retrouvera pas simplement la vie exacte qu’il possédait avant son accident.
Mais la réalité n’est pas uniquement ce qui a été perdu.
C’est aussi ce qui existe encore maintenant.
Un corps différent.
Un ballon.
Une équipe.
Une personne qu’on peut appeler.
Une nouvelle possibilité.
Real ne demande jamais à ses personnages d’aimer tout ce qui leur est arrivé.
Il leur demande ce qu’ils vont faire avec ce qui reste.
Takehiko Inoue lance Real en 1999, après Slam Dunk et alors qu’il travaille déjà sur Vagabond
Le parcours de l’auteur rend le projet encore plus intéressant.
Slam Dunk avait fait d’Inoue une immense référence du manga sportif.
Il aurait facilement pu reprendre la même recette avec une nouvelle équipe de lycée.
Au lieu de ça, il commence Real en 1999 et choisit le basket en fauteuil roulant.
Dans le même temps, il travaille également sur Vagabond.
D’un côté, des jeunes hommes contemporains essaient de reconstruire leur rapport à leur corps et au sport.
De l’autre, Miyamoto Musashi cherche ce que signifie réellement devenir fort.
Les univers sont radicalement différents.
Pourtant, Inoue s’intéresse encore aux mêmes choses : le corps, l’effort, l’échec, l’orgueil et ce qui arrive lorsque la personne qu’on imaginait devenir n’existe plus.
Real a aussi contribué à mettre le basket en fauteuil roulant sous les yeux de lecteurs qui n’en avaient jamais vu
Lorsque la série commence, beaucoup de lecteurs connaissent Takehiko Inoue grâce à Slam Dunk.
Ils ouvrent donc Real avec une certaine idée du basket.
Puis ils découvrent un autre jeu.
Le manga accompagne ainsi la visibilité du basket en fauteuil roulant au Japon, tandis que la discipline continue elle-même à se développer au plus haut niveau.
Inoue ne transforme cependant jamais ses chapitres en brochure explicative.
Les règles apparaissent parce que les personnages doivent les comprendre.
La classification existe parce qu’elle influence une équipe.
La technique du fauteuil compte parce qu’un joueur essaie de battre quelqu’un.
On apprend presque sans s’en rendre compte, simplement parce qu’on veut savoir qui va gagner l’action suivante.
Le plus impressionnant reste peut-être tout ce qu’Inoue réussit à faire avec un visage silencieux
Real contient beaucoup de dialogues, mais Takehiko Inoue sait aussi parfaitement quand arrêter d’écrire.
Takahashi regarde ses jambes.
Nomiya hésite devant Natsumi.
Togawa reste seul après un échec.
Un personnage tente un geste pendant sa rééducation et personne n’a besoin d’expliquer pendant trois bulles pourquoi il compte.
Le trait d’Inoue est devenu suffisamment précis pour que les épaules, le regard ou la position des mains racontent déjà la scène.
Cela évite surtout au manga de forcer constamment l’émotion.
Certains passages sont durs précisément parce qu’Inoue ne pose pas un panneau « moment triste » au-dessus.
Il laisse le personnage là.
Et nous avec.
Pourquoi commencer Real ?
Parce que vous pouvez aimer le basket et y trouver un excellent manga sportif.
Mais vous pouvez aussi ne rien connaître au basket en fauteuil roulant et vous retrouver complètement happé par Nomiya, Togawa et Takahashi.
Le sport est important, mais les personnages passent avant le tableau d’affichage.
Nomiya cherche comment vivre avec la culpabilité d’avoir bouleversé l’existence de Natsumi.
Togawa possède enfin un terrain où sa rage de gagner peut s’exprimer, puis découvre que cette rage ne suffit pas pour construire une équipe.
Takahashi doit accepter un corps qu’il avait d’abord refusé de considérer comme le sien et retrouver une ambition qui ne soit pas uniquement le souvenir de sa vie précédente.
Autour d’eux, Inoue parle de famille, d’amitié, de rééducation, de travail, d’orgueil et de toutes ces petites humiliations qui accompagnent parfois le fait de devoir recommencer.
Le résultat peut être dur.
Il peut aussi être très drôle.
Parce que les personnages restent des garçons capables de faire les idiots, de se provoquer et de prendre une décision débile même après une grande prise de conscience.
Et c’est probablement ce qui rend Real aussi humain.
Personne n’est réduit à son accident. Personne n’est réduit à son handicap. Personne n’est même réduit au basket.
Ils essaient simplement d’avancer.
Parfois sur deux jambes.
Parfois sur quatre roues.
Et parfois en faisant marche arrière avant de comprendre qu’il va falloir réessayer.
Lire plus
Real est le manga de Takehiko Inoue consacré à Nomiya, Togawa et Takahashi, trois jeunes hommes dont les parcours se croisent autour du basket, du basket en fauteuil roulant et de la reconstruction après des accidents ou la maladie. Un dernier conseil : si Togawa vous propose « juste un petit un-contre-un pour voir », ne vous laissez surtout pas attendrir par le fauteuil. Nomiya a testé la méthode. Son ego s’en souvient encore.
4 résultats affichés
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Real tome 11
14,00CHF -

Real tome 12
14,00CHF -

Real tome 13
14,00CHF -

Real tome 14
14,00CHF
Real : trois garçons, un ballon et aucune reconstruction qui se fait en ligne droite
Dans le manga Real, Takehiko Inoue revient au basket, mais il laisse les exploits de lycée et les tribunes en folie de côté. Ici, le ballon croise un accident de moto, un cancer, une paralysie, la rééducation et trois jeunes hommes qui doivent chacun accepter une réalité très différente de celle qu’ils avaient imaginée.
Tomomi Nomiya adorait le basket. Puis il provoque un accident de moto qui laisse Natsumi Yamashita paralysée. Rongé par la culpabilité, il abandonne le lycée, le sport et une bonne partie de ce qui structurait sa vie.
Kiyoharu Togawa, lui, joue au basket en fauteuil roulant. Il est rapide, talentueux, exigeant et suffisamment mauvais perdant pour que son handicap soit probablement la dernière chose à laquelle pense Nomiya lorsqu’il se fait humilier par lui sur un terrain.
Enfin, Takahashi était exactement le genre de garçon persuadé que la vie avait été conçue pour lui réussir : bon élève, sportif, populaire et capitaine de son équipe de basket. Un accident de la route le laisse paraplégique.
Inoue ne raconte pourtant pas trois histoires destinées à expliquer que « la vie est dure mais il faut être courageux ».
Ce serait beaucoup trop facile.
Real parle surtout de ce qui se passe lorsqu’on ne peut plus redevenir la personne qu’on était hier et qu’il faut quand même décider qui on sera demain.
Nomiya n’est pas en fauteuil, mais c’est probablement lui qui est le plus perdu au début
Tomomi Nomiya possède une carrure imposante, une coupe afro impossible à manquer et une réputation de petit délinquant.
Avant l’accident, le basket occupait une vraie place dans sa vie.
Puis il prend Natsumi derrière lui sur sa moto.
L’accident la laisse paralysée.
Nomiya, lui, peut toujours marcher.
Et c’est justement ce qui le détruit.
Il ne sait plus comment lui parler sans avoir l’impression que chaque phrase sonne faux. Il lui rend visite, cherche à se faire pardonner et ne sait même plus très bien si ses gestes viennent de l’affection, de la culpabilité ou de la pitié.
Inoue ne lui offre jamais le bouton magique « j’ai compris mon erreur, je suis maintenant quelqu’un de bien ».
Nomiya avance, recule, se comporte parfois comme un idiot et doit surtout apprendre qu’on ne répare pas la vie de quelqu’un uniquement parce qu’on se sent coupable de l’avoir brisée.
Sa rencontre avec Togawa commence par une leçon de basket assez humiliante
Un jour, Nomiya croise Kiyoharu Togawa dans un gymnase.
Togawa joue en fauteuil roulant.
Nomiya voit donc un basketteur et accepte un affrontement.
Très mauvaise idée pour son ego.
Togawa est rapide, technique et maîtrise son fauteuil comme une partie de son corps. Nomiya découvre immédiatement que connaître le basket debout ne signifie pas comprendre automatiquement le basket en fauteuil.
Cette scène pose parfaitement le ton de Real.
Togawa n’est pas là pour inspirer Nomiya simplement parce qu’il joue malgré son handicap.
Il est là pour le battre.
Il veut gagner.
Il peut être arrogant, impatient et franchement pénible avec ses coéquipiers.
Et c’est justement beaucoup plus intéressant.
Togawa courait avant que le cancer ne lui enlève une jambe
Avant le basket, Togawa était un jeune garçon attiré par la course.
Il découvre qu’il possède des capacités et commence à imaginer ce que l’athlétisme pourrait lui apporter.
Puis arrive le cancer.
La maladie bouleverse brutalement son adolescence et conduit à l’amputation d’une jambe.
Inoue montre la peur, la colère, la rééducation et les rapports difficiles de Togawa avec son père.
Le basket en fauteuil roulant arrive ensuite.
Pas comme une consolation.
Comme un nouveau sport dans lequel Togawa peut à nouveau vouloir être meilleur que quelqu’un.
C’est une différence essentielle.
Il ne joue pas parce que c’est « déjà formidable de participer ».
Il joue parce qu’il veut gagner.
Et lorsqu’une équipe ne possède pas la même ambition que lui, tout le monde découvre rapidement que Kiyoharu Togawa n’a pas été livré avec une option diplomatie particulièrement développée.
Les Tigers découvrent que Togawa peut transformer un entraînement en déclaration de guerre
Togawa joue avec les Tigers, une équipe de basket en fauteuil roulant qui doit notamment affronter les redoutables Dreams.
Le problème ne vient pas uniquement de leurs adversaires.
Togawa exige énormément de ses propres partenaires.
Pour lui, jouer sans chercher vraiment la victoire n’a pas beaucoup de sens.
Il augmente donc le niveau d’entraînement, pousse les autres et finit par provoquer de fortes tensions dans l’équipe.
À un moment, les Tigers vont même jusqu’à se dissoudre.
C’est un choc pour lui.
Être le meilleur joueur ne suffit pas si personne n’a envie de continuer à jouer avec vous.
Real s’intéresse ainsi très tôt à ce que Togawa doit encore apprendre : le basket reste un sport collectif, même lorsqu’on possède une volonté supérieure à celle de tout le vestiaire réuni.
Un stage national lui rappelle qu’il existe toujours quelqu’un capable de lui montrer ce qui manque
Le talent de Togawa lui ouvre des portes vers un niveau supérieur.
Mais plus il rencontre de joueurs expérimentés, plus certaines limites deviennent visibles.
Sa détermination individuelle lui a permis d’avancer énormément.
Elle peut également lui jouer des tours lorsqu’il doit diriger, faire confiance et adapter son jeu à quatre autres personnes.
Takehiko Inoue retrouve ici quelque chose qu’il aime beaucoup raconter : progresser ne signifie pas seulement ajouter de nouvelles compétences.
Parfois, il faut abandonner une habitude qui avait justement permis d’arriver jusque-là.
Togawa sait se battre seul.
Apprendre à gagner avec les autres est une autre affaire.
Takahashi avait exactement la personnalité idéale pour que la chute soit brutale
Le troisième parcours est probablement le plus cruel.
Takahashi possède au départ énormément de choses que Nomiya envie.
Il réussit à l’école.
Il joue très bien au basket.
Il plaît aux filles.
Il devient capitaine.
Et surtout, il en est parfaitement conscient.
Takahashi regarde volontiers les autres de haut parce qu’il considère sa réussite comme la preuve naturelle de sa supériorité.
Puis il est renversé par un camion.
Il se réveille paraplégique.
Le garçon qui classait les gens selon leur valeur doit soudain vivre dans un corps qui ne répond plus selon ses anciennes règles.
Inoue choisit précisément le personnage qui avait le plus besoin de tout contrôler pour raconter ce que signifie perdre ce contrôle.
La rééducation de Takahashi n’a rien du montage où trois exercices et une musique motivante règlent tout
Real prend son temps avec la rééducation.
Takahashi souffre.
Il refuse la situation.
Il se met en colère.
Il imagine encore parfois qu’il pourra simplement retrouver sa vie précédente.
Puis la réalité revient.
Le manga montre les gestes du quotidien, les exercices, la dépendance envers d’autres personnes et la manière dont l’image qu’il avait de lui-même se fissure.
Il doit également retrouver son père, absent depuis des années, lorsque sa mère ne peut plus s’occuper seule de lui.
Ce n’est pas seulement son corps qu’il doit reconstruire.
Toute la hiérarchie personnelle qu’il avait utilisée pour juger le monde devient soudain impossible à maintenir.
Et Inoue ne lui épargne pas le temps nécessaire pour comprendre ça.
Shiratori entre dans sa vie au moment où Takahashi a besoin de voir quelqu’un refuser la fin qu’on lui propose
Kazuo Shiratori est catcheur professionnel.
Après un accident de la route, il se retrouve lui aussi avec une paralysie partielle des jambes.
Seulement, Shiratori possède une idée particulièrement simple : il veut remonter sur le ring.
Sa présence devient importante pour Takahashi.
Pas parce que les deux hommes vivent exactement la même situation.
Ils ne la vivent pas.
Mais Takahashi rencontre enfin quelqu’un qui peut comprendre une partie de ce qu’il traverse sans lui parler comme à une pauvre victime.
Shiratori possède lui aussi un objectif qui paraît déraisonnable aux yeux des autres.
Il ne demande pas qu’on décide à sa place ce qu’il est encore capable de tenter.
Pour Takahashi, qui avait perdu pratiquement toute projection vers l’avenir, cette rencontre compte énormément.
Quand Takahashi reprend un ballon, il découvre quelque chose de particulièrement vexant : il doit recommencer au début
Le basket revient progressivement dans sa vie.
Takahashi connaissait déjà ce sport.
Il avait de la technique et une vraie expérience du terrain.
Seulement, le basket en fauteuil roulant change complètement certains repères.
Les déplacements, l’équilibre, les angles et l’utilisation du fauteuil doivent être appris.
Un ancien bon joueur ne devient donc pas automatiquement un excellent joueur assis.
Et pour l’ego de Takahashi, cette découverte est particulièrement délicieuse.
Il doit redevenir débutant dans le sport qu’il pensait maîtriser.
Quelque part, Hanamichi Sakuragi aurait probablement beaucoup apprécié le concept.
Le basket en fauteuil ne baisse ni l’arceau ni les ambitions
Real fonctionne aussi parce que Takehiko Inoue traite le basket en fauteuil roulant comme un vrai sport, avec sa technique, ses stratégies et ses contraintes propres.
Le terrain possède les mêmes dimensions que pour le basket classique.
Le panier reste à 3,05 mètres.
Les points fonctionnent de la même façon et cinq joueurs sont présents sur le terrain.
En revanche, le déplacement possède ses propres règles. Un joueur peut notamment pousser les roues de son fauteuil au maximum deux fois avant de devoir dribbler ou passer.
Les fauteuils de compétition sont eux-mêmes conçus pour la vitesse, les changements de direction et les contacts.
Quand Inoue dessine un duel, le fauteuil n’est donc pas un accessoire posé sous le joueur.
Il fait partie du mouvement.
Les roues se croisent, les trajectoires se ferment et un bon placement peut valoir autant qu’une accélération.
Le terme « low pointer » que rencontre Takahashi existe réellement dans le basket en fauteuil
Le sport utilise un système de classification fonctionnelle.
Les joueurs reçoivent une valeur comprise entre 1 et 4,5 points, selon la capacité fonctionnelle dont ils disposent pour réaliser les mouvements nécessaires au basket.
Un joueur à faible classification est couramment appelé low pointer.
Cette valeur ne mesure absolument pas son niveau technique.
Elle décrit notamment ce que sa stabilité et son contrôle du tronc lui permettent d’effectuer sur le terrain.
Le cinq aligné par une équipe doit respecter un total maximal de points.
Cela crée une véritable dimension tactique.
Un low pointer peut avoir un rôle indispensable dans une équipe sans être celui qui marque vingt points par match.
Pour Takahashi, qui avait justement tendance à mesurer la valeur des gens avec des critères assez sommaires, il y a presque une petite ironie dans le programme.
Nomiya doit lui aussi comprendre que vouloir revenir au basket ne suffit pas à retrouver son ancien niveau
Alors que Togawa cherche le haut niveau et que Takahashi découvre une nouvelle manière de jouer, Nomiya essaie lui aussi de retrouver sa place sur un terrain.
Son corps fonctionne.
Mais il a arrêté de s’entraîner.
Les autres, eux, ont continué.
Lorsqu’il vise notamment une opportunité avec les Tokyo Lightnings, il doit regarder son niveau sans excuse.
Le talent ou les souvenirs du lycée ne suffisent pas.
Il faut retrouver la condition physique, les automatismes et la discipline.
Et là encore, Inoue refuse le miracle.
Avoir décidé de changer sa vie ne veut pas dire que le monde vous offre immédiatement la place souhaitée pour vous féliciter de votre décision.
Nomiya doit faire le travail.
C’est beaucoup moins cinématographique qu’un grand discours.
Mais nettement plus crédible.
Les trois héros n’avancent jamais au même rythme, et c’est exactement ce qui rend Real aussi bon
Real ne possède pas un seul protagoniste dont tout le monde suivrait simplement l’aventure.
Les trajectoires se croisent.
Nomiya peut aller mieux pendant que Togawa traverse une crise.
Takahashi peut faire un progrès énorme qui paraîtrait minuscule à quelqu’un d’autre.
Un match important peut occuper un personnage tandis qu’un autre se bat simplement pour accomplir une tâche quotidienne sans aide.
Cette construction évite surtout une vision très artificielle de la reconstruction.
Personne ne progresse en ligne droite.
Il y a des rechutes.
De la jalousie.
Des moments où quelqu’un croit avoir compris puis recommence exactement la même erreur.
Et parfois, avancer consiste seulement à accepter de faire aujourd’hui quelque chose qu’on refusait encore hier.
Natsumi n’existe pas uniquement pour fournir une culpabilité pratique à Nomiya
Le début pourrait facilement réduire Natsumi Yamashita à « la fille blessée dans l’accident ».
Inoue ne laisse pas cette relation rester aussi simple.
Nomiya revient la voir régulièrement.
Mais il doit se demander ce qu’il cherche réellement dans ces visites.
Le pardon ?
La preuve qu’elle va mieux ?
Une manière de se sentir lui-même moins coupable ?
La question est inconfortable, donc elle est intéressante.
Faire quelque chose pour une personne et faire quelque chose pour soulager sa propre conscience peuvent extérieurement se ressembler énormément.
Real adore ce genre de zone grise.
Et heureusement, parce que des personnages parfaitement nobles pendant des dizaines de volumes finiraient par être nettement moins humains.
Le handicap ne rend personne automatiquement gentil, sage ou admirable
C’est probablement l’une des qualités les plus importantes du manga.
Togawa peut être égoïste.
Takahashi peut être odieux.
Certains coéquipiers manquent de motivation.
D’autres ont peur, abandonnent ou se comportent mal.
Inoue ne transforme jamais le handicap en certificat de bonne personnalité.
Ses personnages restent autorisés à être pénibles.
Ils peuvent avoir de mauvaises journées, prendre de mauvaises décisions et blesser quelqu’un avec leurs paroles.
Du coup, lorsqu’ils changent réellement, ce changement appartient au personnage.
Il ne vient pas d’une jolie morale collée sur sa situation.
Real est un manga de sport où certains des moments les plus forts se déroulent loin du terrain
Il y a de vrais matchs.
Des entraînements.
Des rivalités.
Des sélections.
Des objectifs sportifs.
Mais Real peut aussi passer énormément de temps dans un centre de rééducation, une chambre d’hôpital, une voiture ou une conversation entre deux personnes qui ne savent pas quoi se dire.
Et ça fonctionne.
Parce que le sport n’est jamais séparé du reste de la vie.
Un joueur n’arrive pas au gymnase en laissant ses problèmes dans un casier.
La colère de Togawa influence sa manière de jouer.
La culpabilité de Nomiya influence ses choix.
L’orgueil de Takahashi devient un obstacle aussi réel qu’une faiblesse musculaire.
Le terrain révèle les personnages autant qu’il les fait progresser.
Slam Dunk et Real parlent du même ballon, mais Inoue a complètement changé de vestiaire
Takehiko Inoue avait déjà consacré des années au basket avec Slam Dunk, où Sakuragi découvre le sport au lycée et apprend progressivement à devenir un véritable joueur.
Dans Real, Inoue retourne au gymnase avec un regard beaucoup plus adulte.
Le plaisir de progresser est toujours là.
La répétition des gestes aussi.
Il aime toujours montrer un joueur comprendre enfin quelque chose que son corps n’arrivait pas à faire auparavant.
Mais les objectifs ont changé.
Pour Sakuragi, apprendre le basket fait partie de la découverte de lui-même.
Pour Togawa, Nomiya ou Takahashi, le basket peut devenir le moyen de reconstruire quelque chose qui existait avant et qui s’est effondré.
Le ballon est le même.
Les raisons de le ramasser n’ont plus rien à voir.
Kuroko’s Basket part dans une autre direction, mais rappelle à quel point un même sport peut produire des mangas complètement différents
Dans Kuroko’s Basket, Tadatoshi Fujimaki transforme les rivalités de lycéens et les qualités de la Génération des Miracles en grands duels spectaculaires.
Real se situe presque à l’autre extrémité.
La tension peut venir d’un joueur qui réussit enfin à tourner correctement avec son fauteuil.
D’un tir pris après des mois sans compétition.
Ou simplement de quelqu’un qui ose revenir dans un gymnase alors qu’il avait juré qu’il ne toucherait plus jamais un ballon.
Ce ne sont pas les mêmes sensations.
Pourtant, les trois œuvres rappellent une chose : le basket devient passionnant lorsqu’on comprend ce que chaque possession représente pour celui qui la joue.
Inoue dessine les fauteuils comme du matériel sportif, pas comme des accessoires médicaux
Le dessin joue énormément dans la crédibilité du manga.
Takehiko Inoue observe les positions, les mains sur les roues, le transfert du poids du corps et les contacts entre fauteuils.
Un fauteuil de basket possède une géométrie pensée pour le sport.
Les grandes roues sont inclinées, la stabilité est travaillée et de petites roulettes empêchent notamment certains basculements vers l’arrière.
Sur la page, cette mécanique devient dynamique.
Les joueurs accélèrent.
Freinent.
Pivotent.
Se bloquent.
Se renversent parfois.
Et ils repartent.
Inoue réussit surtout à faire sentir que le fauteuil fait partie du geste sportif.
Après quelques matchs, on ne regarde plus seulement où se trouve le ballon.
On regarde aussi l’angle des roues.
Le basket en fauteuil est bien plus physique que ce que certains imaginent avant d’en voir un match
Les contacts existent.
Les fauteuils s’entrechoquent.
Les joueurs chutent parfois avec leur matériel.
Le haut du corps travaille énormément pour propulser le fauteuil tout en dribblant, passant ou tirant.
Le jeu peut être extrêmement rapide.
Et Takehiko Inoue ne cherche jamais à l’adoucir pour que le lecteur comprenne qu’il s’agit de handisport.
Au contraire.
Il laisse les chocs, les accélérations et l’épuisement parler.
Togawa n’a pas besoin qu’on lui offre une catégorie spéciale dans le cœur du lecteur : il gagne son respect en jouant.
Et lorsqu’il s’énerve contre un coéquipier après une mauvaise action, on oublie vite toute envie de le féliciter gentiment pour sa participation.
Le titre Real est particulièrement bien choisi
Il est court.
Presque brutal.
Et il correspond parfaitement au manga.
La réalité, pour Nomiya, c’est qu’il ne pourra jamais annuler son accident.
Pour Togawa, c’est qu’il a perdu une jambe et que sa passion n’efface pas tout ce qui va avec.
Pour Takahashi, c’est qu’il ne retrouvera pas simplement la vie exacte qu’il possédait avant son accident.
Mais la réalité n’est pas uniquement ce qui a été perdu.
C’est aussi ce qui existe encore maintenant.
Un corps différent.
Un ballon.
Une équipe.
Une personne qu’on peut appeler.
Une nouvelle possibilité.
Real ne demande jamais à ses personnages d’aimer tout ce qui leur est arrivé.
Il leur demande ce qu’ils vont faire avec ce qui reste.
Takehiko Inoue lance Real en 1999, après Slam Dunk et alors qu’il travaille déjà sur Vagabond
Le parcours de l’auteur rend le projet encore plus intéressant.
Slam Dunk avait fait d’Inoue une immense référence du manga sportif.
Il aurait facilement pu reprendre la même recette avec une nouvelle équipe de lycée.
Au lieu de ça, il commence Real en 1999 et choisit le basket en fauteuil roulant.
Dans le même temps, il travaille également sur Vagabond.
D’un côté, des jeunes hommes contemporains essaient de reconstruire leur rapport à leur corps et au sport.
De l’autre, Miyamoto Musashi cherche ce que signifie réellement devenir fort.
Les univers sont radicalement différents.
Pourtant, Inoue s’intéresse encore aux mêmes choses : le corps, l’effort, l’échec, l’orgueil et ce qui arrive lorsque la personne qu’on imaginait devenir n’existe plus.
Real a aussi contribué à mettre le basket en fauteuil roulant sous les yeux de lecteurs qui n’en avaient jamais vu
Lorsque la série commence, beaucoup de lecteurs connaissent Takehiko Inoue grâce à Slam Dunk.
Ils ouvrent donc Real avec une certaine idée du basket.
Puis ils découvrent un autre jeu.
Le manga accompagne ainsi la visibilité du basket en fauteuil roulant au Japon, tandis que la discipline continue elle-même à se développer au plus haut niveau.
Inoue ne transforme cependant jamais ses chapitres en brochure explicative.
Les règles apparaissent parce que les personnages doivent les comprendre.
La classification existe parce qu’elle influence une équipe.
La technique du fauteuil compte parce qu’un joueur essaie de battre quelqu’un.
On apprend presque sans s’en rendre compte, simplement parce qu’on veut savoir qui va gagner l’action suivante.
Le plus impressionnant reste peut-être tout ce qu’Inoue réussit à faire avec un visage silencieux
Real contient beaucoup de dialogues, mais Takehiko Inoue sait aussi parfaitement quand arrêter d’écrire.
Takahashi regarde ses jambes.
Nomiya hésite devant Natsumi.
Togawa reste seul après un échec.
Un personnage tente un geste pendant sa rééducation et personne n’a besoin d’expliquer pendant trois bulles pourquoi il compte.
Le trait d’Inoue est devenu suffisamment précis pour que les épaules, le regard ou la position des mains racontent déjà la scène.
Cela évite surtout au manga de forcer constamment l’émotion.
Certains passages sont durs précisément parce qu’Inoue ne pose pas un panneau « moment triste » au-dessus.
Il laisse le personnage là.
Et nous avec.
Pourquoi commencer Real ?
Parce que vous pouvez aimer le basket et y trouver un excellent manga sportif.
Mais vous pouvez aussi ne rien connaître au basket en fauteuil roulant et vous retrouver complètement happé par Nomiya, Togawa et Takahashi.
Le sport est important, mais les personnages passent avant le tableau d’affichage.
Nomiya cherche comment vivre avec la culpabilité d’avoir bouleversé l’existence de Natsumi.
Togawa possède enfin un terrain où sa rage de gagner peut s’exprimer, puis découvre que cette rage ne suffit pas pour construire une équipe.
Takahashi doit accepter un corps qu’il avait d’abord refusé de considérer comme le sien et retrouver une ambition qui ne soit pas uniquement le souvenir de sa vie précédente.
Autour d’eux, Inoue parle de famille, d’amitié, de rééducation, de travail, d’orgueil et de toutes ces petites humiliations qui accompagnent parfois le fait de devoir recommencer.
Le résultat peut être dur.
Il peut aussi être très drôle.
Parce que les personnages restent des garçons capables de faire les idiots, de se provoquer et de prendre une décision débile même après une grande prise de conscience.
Et c’est probablement ce qui rend Real aussi humain.
Personne n’est réduit à son accident. Personne n’est réduit à son handicap. Personne n’est même réduit au basket.
Ils essaient simplement d’avancer.
Parfois sur deux jambes.
Parfois sur quatre roues.
Et parfois en faisant marche arrière avant de comprendre qu’il va falloir réessayer.
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Real est le manga de Takehiko Inoue consacré à Nomiya, Togawa et Takahashi, trois jeunes hommes dont les parcours se croisent autour du basket, du basket en fauteuil roulant et de la reconstruction après des accidents ou la maladie. Un dernier conseil : si Togawa vous propose « juste un petit un-contre-un pour voir », ne vous laissez surtout pas attendrir par le fauteuil. Nomiya a testé la méthode. Son ego s’en souvient encore.
