Pluto

Pluto : sept robots parmi les plus puissants du monde sont assassinés, et l’enquêteur est lui aussi sur la liste

Dans le manga Pluto, le robot suisse Mont-Blanc est retrouvé détruit. Pas simplement vaincu : son corps a été réduit en morceaux et, autour de sa tête, des objets ont été disposés comme deux cornes. Peu après, un humain lié à la défense des droits des robots est assassiné avec la même étrange signature.

L’affaire est confiée à Gesicht, inspecteur-robot d’Europol spécialisé dans les enquêtes difficiles. Il découvre rapidement un point commun inquiétant entre plusieurs victimes : les robots visés appartiennent aux sept machines les plus perfectionnées et les plus puissantes de la planète.

Gesicht en fait partie.

Naoki Urasawa prend alors un épisode classique d’Astro Boy d’Osamu Tezuka et le transforme en thriller policier de science-fiction. On cherche un tueur, on suit des indices et on remonte vers une guerre récente dont personne ne semble être réellement sorti indemne. Mais derrière l’enquête se cache une question bien plus gênante : si un robot peut aimer, souffrir, mentir, faire des cauchemars et détester quelqu’un, à quel moment cesse-t-on de le considérer comme une simple machine ?

Gesicht ressemble davantage à un inspecteur de polar qu’à un héros de manga de robots

C’est l’un des choix qui donnent immédiatement sa personnalité à Pluto.

Gesicht n’est pas un jeune héros qui rêve de devenir plus fort. C’est un policier expérimenté qui travaille pour Europol, possède une épouse, mène des interrogatoires et analyse des scènes de crime.

Son corps en alliage de zeronium cache évidemment des capacités qu’un inspecteur humain aimerait probablement avoir sur certaines interventions. Pourtant, Urasawa s’intéresse beaucoup plus à ce qui se passe dans sa tête.

Gesicht fait notamment des cauchemars qu’il ne comprend pas.

Certains souvenirs semblent incomplets. Des émotions apparaissent là où une machine parfaitement rationnelle devrait théoriquement pouvoir classer les événements dans le bon dossier et passer à la suite.

Plus il approche du tueur, plus son enquête devient donc personnelle.

Parce qu’il cherche un assassin qui pourrait venir le tuer. Mais aussi parce qu’il commence à découvrir que sa propre mémoire contient peut-être une affaire qu’on lui a cachée.

Mont-Blanc meurt au début, mais Urasawa réussit quand même à nous faire regretter un robot qu’on connaît à peine

Mont-Blanc est le représentant suisse parmi les sept grands robots.

Il travaille à la protection des forêts, participe au secours en montagne et aime la nature ainsi que la poésie. Il a également été déployé lors du 39e conflit d’Asie centrale.

Lorsqu’il est détruit, les habitants qui le connaissaient ne réagissent pas comme si une machine coûteuse venait de tomber en panne.

Ils pleurent quelqu’un.

C’est important, parce que Pluto installe immédiatement son monde sans avoir besoin de passer cinquante pages à expliquer la cohabitation entre humains et robots.

Certains robots travaillent, possèdent une personnalité, nouent des relations et font réellement partie de la société.

Mont-Blanc n’est donc pas seulement la première victime d’un serial killer mécanique.

Sa disparition pose déjà la question centrale : quand un robot est détruit, parle-t-on d’un appareil cassé ou d’un meurtre ?

Les cornes laissées sur les scènes de crime transforment vite l’affaire en cauchemar

Le meurtrier possède une signature.

Autour des victimes apparaissent deux objets disposés de manière à évoquer des cornes.

Impossible évidemment de ne pas penser au nom qui finira par hanter toute l’enquête : Pluto.

Seulement, le dossier refuse de rester simple.

Des robots sont détruits. Des humains sont également assassinés. Parmi ces derniers se trouvent notamment des personnes liées au droit des robots ou à certaines investigations internationales.

Et là surgit un problème énorme.

Dans cette société, les robots ne sont normalement pas capables de tuer un être humain.

Pourtant, certaines scènes de crime ne présentent aucune trace humaine convaincante.

Pour Gesicht, c’est un peu comme enquêter sur une pièce verrouillée de l’intérieur en sachant que le seul suspect possible est techniquement incapable de commettre le meurtre.

Brau 1589 a déjà prouvé qu’un robot pouvait franchir cette limite

Il existe pourtant une exception terrifiante : Brau 1589.

Ce robot est considéré comme le premier de l’histoire à avoir tué un humain.

Il est désormais enfermé dans les profondeurs d’un centre de détention pour intelligences artificielles.

Gesicht vient donc lui parler.

Les scènes entre eux sont particulièrement réussies parce que Brau n’a pas besoin de courir partout ou de casser des murs pour être inquiétant. Il reste immobilisé et observe.

Mais il semble comprendre certains aspects de l’affaire avant l’inspecteur.

Et surtout, son existence détruit une certitude fondamentale : si un robot a déjà tué un homme, alors cette impossibilité n’en est peut-être pas vraiment une.

À partir de là, chaque machine très avancée devient légèrement plus difficile à regarder de la même manière.

Astro arrive dans l’histoire par une tasse de thé et une conversation entre deux intelligences artificielles

Parmi les sept robots menacés se trouve évidemment Astro.

Mais Naoki Urasawa ne le présente pas immédiatement comme la superstar que le lecteur doit reconnaître et applaudir.

Gesicht rencontre d’abord un petit garçon.

Puis ses systèmes lui indiquent que ce garçon possède une intelligence artificielle tellement perfectionnée que sa manière de parler, d’observer et d’exprimer ses émotions brouille presque la distinction entre humain et robot.

Astro examine les données de l’enquête, mais il s’intéresse également à Gesicht lui-même.

Leur relation devient rapidement essentielle.

Gesicht est un adulte construit pour enquêter et combattre. Astro ressemble à un enfant mais possède une intelligence capable d’aller beaucoup plus loin que la sienne.

Et malgré toute cette technologie, leurs discussions finissent souvent par ressembler à celles de deux personnes essayant simplement de comprendre pourquoi les autres se détestent autant.

Uran peut ressentir les émotions là où les autres cherchent encore des données

Uran, la petite sœur d’Astro, possède une faculté particulièrement intéressante : elle peut percevoir les émotions.

Dans un récit consacré précisément à la frontière entre programme et sentiment, ce pouvoir prend vite beaucoup d’importance.

Uran peut ressentir une présence, une souffrance ou une détresse avant que les adultes autour d’elle ne comprennent ce qui se passe.

Et Urasawa utilise très bien son regard d’enfant.

Les scientifiques parlent d’intelligence artificielle. Les militaires parlent de puissance. Les gouvernements parlent de sécurité.

Uran peut parfois résumer tout le problème beaucoup plus simplement : quelqu’un souffre.

Ce qui est assez embarrassant lorsqu’une petite fille robot comprend mieux une émotion que plusieurs gouvernements réunis.

North No. 2 voulait simplement ne plus jamais retourner à la guerre

Parmi les sept robots, North No. 2 donne au manga l’un de ses passages les plus marquants.

Ancienne machine de combat britannique, il a participé au 39e conflit d’Asie centrale.

Après la guerre, il ne veut plus combattre.

Il devient le majordome de Paul Duncan, compositeur aveugle au caractère particulièrement difficile, et demande à apprendre le piano.

L’idée paraît presque absurde : une machine créée pour détruire veut maintenant comprendre la musique.

Mais c’est justement tout Pluto.

North No. 2 possède une puissance capable de ravager un champ de bataille. Pourtant, ce qu’il cherche désormais est quelque chose qu’aucun constructeur militaire n’avait probablement inscrit dans son cahier des charges : réussir à jouer une chanson avec du cœur.

Après ce passage, le débat « les robots possèdent-ils réellement des sentiments ? » commence sérieusement à manquer de simplicité.

Brando possède quelque chose que le mot « machine de combat » ne raconte pas : une famille

Brando est un robot turc et champion de combat.

Il fait lui aussi partie des sept machines visées par le tueur.

Seulement, derrière cette réputation de colosse se trouve un personnage beaucoup plus chaleureux.

Brando vit avec sa femme et leurs cinq enfants.

Il possède aussi une relation de rivalité avec Hercule, autre robot combattant extrêmement puissant.

Urasawa utilise ainsi les fameux « robots les plus forts du monde » pour raconter quelque chose de beaucoup moins spectaculaire que leur puissance maximale.

Que reste-t-il à perdre lorsqu’une machine possède une vie en dehors du combat ?

Pour un robot militaire sans attaches, affronter Pluto serait peut-être simplement une mission.

Pour Brando, rentrer à la maison compte aussi.

Hercule paraît beaucoup plus froid, jusqu’à ce que la guerre revienne le chercher

Hercule représente la Grèce et fait lui aussi partie des plus puissants robots combattants.

Il se définit volontiers comme une machine et semble accepter plus facilement sa nature artificielle.

Pourtant, même chez lui, les choses évoluent.

Les expériences du conflit d’Asie centrale, la disparition des autres robots et sa relation avec Brando font apparaître des émotions qu’un simple programme de combat ne devrait peut-être pas développer.

Haine, respect, compassion : la liste commence à ressembler dangereusement à celle d’un être humain.

Pluto revient sans cesse sur cette contradiction.

Les humains ont construit des robots capables de leur ressembler toujours davantage, puis commencent à s’inquiéter lorsqu’ils leur ressemblent réellement.

On ne peut pas demander à une intelligence de comprendre le monde et ensuite paraître surpris lorsqu’elle développe un avis dessus.

Epsilon est peut-être le plus puissant de tous, et il a justement refusé de combattre

Epsilon est un cas particulièrement intéressant.

Il possède une puissance considérable grâce à sa maîtrise de l’énergie solaire.

Pourtant, il est le seul des sept grands robots à avoir refusé de participer au 39e conflit d’Asie centrale.

Après la guerre, il s’occupe d’orphelins.

Ce choix permet à Urasawa de poser une question assez mordante : si une machine capable de détruire refuse la guerre par conviction, qui possède le comportement le plus humain ? Le robot pacifiste ou les hommes qui insistent pour l’envoyer se battre ?

Epsilon n’est pas faible parce qu’il ne veut pas combattre.

C’est justement l’inverse.

Il possède la force nécessaire pour détruire et décide malgré tout de protéger.

Évidemment, dans Pluto, ce genre de belle conviction finit tôt ou tard par être sérieusement mise à l’épreuve.

Le 39e conflit d’Asie centrale relie presque tous les personnages

Petit à petit, Gesicht découvre que les meurtres actuels renvoient constamment au 39e conflit d’Asie centrale.

Plusieurs des grands robots y ont été déployés.

Une commission internationale appelée Commission Bora avait également été envoyée en Perse afin d’enquêter sur des soupçons de fabrication de robots de destruction massive.

Des scientifiques, militaires et responsables politiques ont donc participé directement ou indirectement aux événements.

Et des années plus tard, quelqu’un semble présenter l’addition.

Urasawa transforme ainsi progressivement son enquête policière en récit sur les conséquences d’une guerre.

Ceux qui y ont combattu portent des souvenirs. Ceux qui ont perdu leur famille portent autre chose. Ceux qui ont pris les décisions, eux, semblent parfois beaucoup mieux dormir.

Une répartition qui n’aide évidemment pas Gesicht à résoudre l’affaire.

Les robots ont des souvenirs de guerre que personne n’a vraiment envie d’écouter

North No. 2 ne veut plus combattre.

Gesicht fait des cauchemars.

Hercule et Brando portent leur propre expérience du conflit. Astro a lui aussi été envoyé en Asie centrale, officiellement dans un rôle lié au maintien de la paix et à la reconstruction.

Les robots ont donc été utilisés comme des armes ou comme des symboles.

Puis la guerre s’est terminée.

Mais leurs souvenirs ne se sont pas effacés avec la déclaration officielle de fin des hostilités.

C’est l’une des idées les plus fortes de Pluto : créer une intelligence artificielle capable d’éprouver des émotions signifie aussi créer une machine capable d’être traumatisée.

Et une armée de robots traumatisés reste une idée légèrement moins rassurante que ce que le département marketing avait probablement prévu.

La haine devient presque une donnée que l’on peut transmettre

À mesure que l’enquête progresse, le mot haine prend une importance de plus en plus grande.

Les humains peuvent haïr les robots.

Les robots peuvent-ils haïr les humains ?

Et si oui, que se passe-t-il lorsqu’une intelligence artificielle immensément puissante concentre cette émotion au lieu de simplement la ressentir quelques secondes ?

Pluto ne traite pas la haine comme un simple trait de caractère du méchant.

Elle circule.

Une guerre produit des morts. Les morts produisent du ressentiment. Le ressentiment crée une nouvelle violence. Puis quelqu’un utilise cette violence pour justifier la suivante.

Le véritable ennemi finit alors par ressembler moins à un robot géant qu’à une chaîne que personne n’arrive à interrompre.

Naoki Urasawa transforme Astro Boy sans essayer de dessiner comme Osamu Tezuka

C’est essentiel à la réussite du manga.

Urasawa ne cherche jamais à faire semblant d’être Tezuka.

Son Astro reste immédiatement reconnaissable, mais il appartient visuellement à l’univers réaliste de Pluto. Gesicht ressemble à un véritable inspecteur européen. Les villes, les trains, les appartements et les visages possèdent cette précision habituelle chez Urasawa.

Le monde paraît crédible.

Du coup, les robots s’intègrent dans la société au lieu de sembler évoluer dans une bulle de science-fiction séparée.

C’est aussi ce qui rend certaines scènes particulièrement fortes : une machine peut avoir un visage très humain sans qu’Urasawa essaie de cacher qu’elle est artificielle.

Il ne demande pas au lecteur d’oublier la différence.

Il demande plutôt combien cette différence compte encore lorsque les émotions deviennent identiques.

Urasawa connaissait « Le Robot le plus fort du monde » depuis qu’il avait environ cinq ans

L’histoire derrière la création de Pluto est presque aussi bonne que le concept lui-même.

Naoki Urasawa raconte qu’il avait environ quatre ou cinq ans lorsque ses parents lui ont acheté deux mangas d’Osamu Tezuka.

L’un d’eux contenait l’histoire d’Astro Boy aujourd’hui connue comme Le Robot le plus fort du monde.

Le petit Urasawa l’a tellement lu qu’il a commencé à le recopier.

Il reproduisait même la signature de Tezuka imprimée dans le livre.

Des décennies plus tard, l’enfant qui recopiait les pages allait donc obtenir l’autorisation de reconstruire toute cette histoire avec son propre dessin.

Pas exactement le genre de projet qu’on accepte en se disant : « Bon, on verra bien ce que ça donne. »

Au départ, Urasawa n’avait même pas prévu d’être celui qui ferait le remake

En 2003 approchait la date de naissance fictive d’Astro, fixée par Tezuka au 7 avril 2003.

Tezuka Productions avait alors proposé différentes initiatives pour célébrer l’événement.

Urasawa trouvait qu’un simple dessin hommage ou une petite parodie ne suffisait pas vraiment face à une œuvre aussi importante.

Il aurait alors lancé l’idée qu’un mangaka suffisamment audacieux devrait refaire Le Robot le plus fort du monde.

Les personnes présentes lui ont répondu, en substance : pourquoi pas toi ?

L’idée lui paraissait d’abord beaucoup trop énorme.

Puis Takashi Nagasaki, son collaborateur de longue date, revient sur la discussion. Ensemble, ils commencent à imaginer l’histoire autrement.

Et une idée change tout : raconter l’affaire depuis le point de vue de Gesicht.

À partir de là, Pluto commence réellement à exister.

Choisir Gesicht à la place d’Astro transforme complètement l’histoire de Tezuka

Dans l’histoire originale, Astro reste naturellement le personnage central.

Pluto affronte les plus grands robots du monde pour prouver sa supériorité, et Astro finit par se retrouver au cœur du conflit.

Urasawa déplace la caméra.

Cette fois, nous commençons avec le robot policier allemand qui était déjà présent dans l’œuvre de Tezuka mais n’en occupait pas le centre.

Ce choix ouvre immédiatement la porte au polar.

Les destructions deviennent des scènes de crime. Les futurs adversaires de Pluto deviennent des victimes potentielles. Le passé militaire des robots peut être étudié comme un mobile.

Et Astro devient presque plus impressionnant parce qu’on le rencontre d’abord à travers le regard d’un autre robot.

C’est une vraie réinterprétation, pas simplement Astro Boy redessiné avec davantage d’ombres sous les yeux.

Osamu Tezuka lui-même considérait cette histoire comme l’une des grandes aventures d’Astro

L’épisode original paraît à partir de 1964.

Pluto y est créé pour vaincre les robots les plus puissants de la planète et prouver qu’il est le numéro un.

L’histoire rencontre un succès immense.

Le site officiel consacré à l’œuvre rappelle que Tezuka lui-même la considérait comme l’un des épisodes les plus populaires d’Astro Boy et comme un travail réalisé pendant une période particulièrement heureuse de sa carrière.

Urasawa n’a donc pas choisi une petite histoire oubliée au fond d’un volume.

Il a pris l’un des épisodes les plus aimés d’un des mangas les plus importants de l’histoire japonaise.

Voilà qui explique assez bien pourquoi il raconte avoir ressenti une pression monstrueuse pendant la réalisation.

Monster n’est jamais très loin lorsqu’Urasawa transforme une enquête en obsession

Ceux qui connaissent Monster retrouveront immédiatement une qualité typique de Naoki Urasawa : commencer avec une affaire relativement identifiable, puis faire apparaître derrière elle quelque chose de beaucoup plus vaste.

Gesicht collecte des indices, interroge des témoins et cherche un meurtrier.

Mais chaque réponse ouvre une nouvelle porte.

Une victime renvoie à une guerre. La guerre renvoie à une commission internationale. Un souvenir en cache un autre. Un personnage rencontré au début peut soudain prendre une importance énorme plusieurs volumes plus tard.

Urasawa adore cette sensation où le lecteur comprend qu’il avait les pièces sous les yeux depuis longtemps sans encore savoir comment les assembler.

Et comme dans ses meilleurs thrillers, il faut se méfier des personnages parfaitement calmes qui affirment que tout va bien.

20th Century Boys a la même manière de transformer un détail en pièce d’un complot beaucoup plus grand

Dans 20th Century Boys, Urasawa s’amuse déjà avec les souvenirs, les indices anciens et les événements dont la véritable importance n’apparaît que bien plus tard.

Pluto utilise ce talent dans un récit beaucoup plus court.

Le 39e conflit d’Asie centrale paraît d’abord appartenir au passé.

Puis il devient impossible de comprendre les meurtres sans revenir à ce qui s’y est réellement déroulé.

Gesicht enquête donc autant sur les crimes actuels que sur la manière dont l’Histoire officielle a été construite.

Et lorsque gouvernements, scientifiques et militaires possèdent chacun une version légèrement différente des événements, une bonne mémoire devient presque aussi utile qu’un canon intégré au bras.

Asadora! montre encore aujourd’hui à quel point Urasawa aime faire attendre le lecteur juste assez longtemps

Le goût d’Urasawa pour le suspense ne s’arrête évidemment pas à ses anciens thrillers. Dans Asadora!, il joue encore avec les époques, les catastrophes et une menace dont il distribue les informations petit à petit.

Pluto fonctionne avec la même patience.

Le titre annonce le nom de l’adversaire.

On sait qu’il existe.

Pourtant, comprendre ce qu’est réellement Pluto, qui agit derrière lui et pourquoi les sept robots sont visés demande beaucoup plus de temps.

Urasawa sait surtout quand ne pas donner la réponse.

Ce qui peut devenir légèrement pénible lorsqu’il est deux heures du matin et qu’on vient de se promettre « juste un chapitre de plus ».

En 8 tomes, Pluto n’a pratiquement pas le temps de ralentir

Pluto est une série complète en 8 tomes.

Elle a été publiée au Japon chez Shogakukan dans le Big Comic Original, puis en français chez Kana dans la collection Big Kana.

Cette longueur convient parfaitement à l’enquête.

Il y a suffisamment de place pour donner une vraie histoire à Gesicht, Astro, North No. 2, Brando, Hercule ou Epsilon, mais jamais l’impression que le tueur attend gentiment pendant que le scénario part faire trois arcs secondaires.

Les indices avancent presque constamment.

Et surtout, la série possède une véritable fin.

Les huit volumes construisent une seule grande affaire, depuis la destruction de Mont-Blanc jusqu’à la résolution des mystères entourant Pluto et le conflit qui menace bien davantage que les sept robots.

Le manga a même remporté le Prix culturel Osamu Tezuka

Réinterpréter une œuvre de Tezuka était déjà une responsabilité assez énorme.

Le résultat a pourtant reçu l’une des récompenses portant précisément son nom : Pluto a remporté le grand prix du Prix culturel Osamu Tezuka.

La série a également reçu une distinction au Japan Media Arts Festival et dépassé les dix millions d’exemplaires en circulation.

C’est assez beau lorsqu’on connaît l’histoire personnelle d’Urasawa avec l’épisode original.

Le garçon qui recopiait les dessins de Tezuka à cinq ans n’a pas simplement transformé son souvenir d’enfance en manga.

Il en a fait une œuvre capable de tenir debout à côté de l’original sans essayer de le remplacer.

L’anime de 2023 prend lui aussi son temps : 8 longs épisodes pour les 8 tomes

Pluto a finalement reçu une adaptation animée en 2023.

Produite par le Studio M2 et diffusée sur Netflix, elle compte 8 épisodes.

Mais ne vous attendez pas à huit petits épisodes de vingt minutes. Plusieurs approchent ou dépassent l’heure.

Cette durée permet de conserver le rythme particulier du manga : longues conversations, silences, enquête, souvenirs de guerre et explosions soudaines de violence.

Naoki Urasawa a d’ailleurs participé au projet comme conseiller créatif.

Après plusieurs tentatives d’adaptation qui n’avaient pas abouti, le résultat prend enfin le temps nécessaire pour raconter cette histoire sans transformer Gesicht en inspecteur qui résout l’affaire entre deux coupures publicitaires.

Pas besoin d’avoir lu Astro Boy pour comprendre Pluto

Connaître l’œuvre de Tezuka apporte évidemment un plaisir supplémentaire.

On reconnaît Astro, Uran, le professeur Ochanomizu, Tenma, Gesicht ou Pluto et on peut observer tout ce qu’Urasawa a changé.

Mais le manga construit son univers, ses personnages et son enquête de manière autonome.

Un lecteur qui n’a jamais ouvert Astro Boy peut donc parfaitement commencer avec Gesicht et découvrir le reste à travers lui.

À l’inverse, Pluto peut donner envie de revenir ensuite vers l’histoire originale de 1964 et de voir comment Tezuka racontait les mêmes robots avec des moyens et un ton complètement différents.

Les deux œuvres ne s’annulent pas.

Elles se répondent à presque quarante ans de distance.

Pourquoi commencer Pluto ?

Parce que le concept est excellent, mais surtout parce qu’Urasawa l’exploite jusqu’au bout.

On peut venir pour Astro Boy revu par l’auteur de Monster et découvrir finalement un polar sur des robots traumatisés par la guerre, un inspecteur qui doute de ses propres souvenirs et une société qui ne sait plus très bien où placer la frontière entre intelligence artificielle et humanité.

Les sept robots ne sont pas intéressants parce qu’ils peuvent détruire énormément de choses.

Ils le deviennent lorsqu’on découvre ce qu’ils font lorsqu’ils ne combattent pas.

Mont-Blanc protège les montagnes. North No. 2 veut apprendre le piano. Brando aime sa famille. Epsilon élève des orphelins. Gesicht rentre retrouver Helena après ses enquêtes.

Et c’est précisément pour cela que quelqu’un qui commence à les éliminer devient beaucoup plus effrayant qu’un simple adversaire cherchant à être « le robot le plus fort ».

Si vous aimez la science-fiction adulte, les enquêtes policières, les récits de guerre et les mangas où les réponses deviennent plus inconfortables à mesure qu’on les découvre, huit tomes suffisent à faire de Pluto l’une des grandes réussites de Naoki Urasawa.

Dernière précaution : si un inspecteur d’Europol vous explique que quelqu’un élimine méthodiquement les sept robots les plus puissants du monde et ajoute tranquillement qu’il en fait lui-même partie, évitez peut-être de lui proposer « de passer demain pour en reparler ». Dans cette enquête, demain est déjà une hypothèse optimiste.

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Pluto est une série complète en 8 tomes créée par Naoki Urasawa à partir de l’univers d’Osamu Tezuka, avec Takashi Nagasaki. En choisissant l’inspecteur-robot Gesicht pour revisiter l’histoire d’Astro Boy « Le Robot le plus fort du monde », Urasawa transforme un classique en thriller de science-fiction sur la guerre, la mémoire et la haine. Un dernier conseil : si vous êtes officiellement l’un des sept robots les plus puissants de la planète et que les six autres commencent à recevoir des visites inquiétantes, ne répondez peut-être pas à la porte sans regarder par le judas.

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Pluto : sept robots parmi les plus puissants du monde sont assassinés, et l’enquêteur est lui aussi sur la liste

Dans le manga Pluto, le robot suisse Mont-Blanc est retrouvé détruit. Pas simplement vaincu : son corps a été réduit en morceaux et, autour de sa tête, des objets ont été disposés comme deux cornes. Peu après, un humain lié à la défense des droits des robots est assassiné avec la même étrange signature.

L’affaire est confiée à Gesicht, inspecteur-robot d’Europol spécialisé dans les enquêtes difficiles. Il découvre rapidement un point commun inquiétant entre plusieurs victimes : les robots visés appartiennent aux sept machines les plus perfectionnées et les plus puissantes de la planète.

Gesicht en fait partie.

Naoki Urasawa prend alors un épisode classique d’Astro Boy d’Osamu Tezuka et le transforme en thriller policier de science-fiction. On cherche un tueur, on suit des indices et on remonte vers une guerre récente dont personne ne semble être réellement sorti indemne. Mais derrière l’enquête se cache une question bien plus gênante : si un robot peut aimer, souffrir, mentir, faire des cauchemars et détester quelqu’un, à quel moment cesse-t-on de le considérer comme une simple machine ?

Gesicht ressemble davantage à un inspecteur de polar qu’à un héros de manga de robots

C’est l’un des choix qui donnent immédiatement sa personnalité à Pluto.

Gesicht n’est pas un jeune héros qui rêve de devenir plus fort. C’est un policier expérimenté qui travaille pour Europol, possède une épouse, mène des interrogatoires et analyse des scènes de crime.

Son corps en alliage de zeronium cache évidemment des capacités qu’un inspecteur humain aimerait probablement avoir sur certaines interventions. Pourtant, Urasawa s’intéresse beaucoup plus à ce qui se passe dans sa tête.

Gesicht fait notamment des cauchemars qu’il ne comprend pas.

Certains souvenirs semblent incomplets. Des émotions apparaissent là où une machine parfaitement rationnelle devrait théoriquement pouvoir classer les événements dans le bon dossier et passer à la suite.

Plus il approche du tueur, plus son enquête devient donc personnelle.

Parce qu’il cherche un assassin qui pourrait venir le tuer. Mais aussi parce qu’il commence à découvrir que sa propre mémoire contient peut-être une affaire qu’on lui a cachée.

Mont-Blanc meurt au début, mais Urasawa réussit quand même à nous faire regretter un robot qu’on connaît à peine

Mont-Blanc est le représentant suisse parmi les sept grands robots.

Il travaille à la protection des forêts, participe au secours en montagne et aime la nature ainsi que la poésie. Il a également été déployé lors du 39e conflit d’Asie centrale.

Lorsqu’il est détruit, les habitants qui le connaissaient ne réagissent pas comme si une machine coûteuse venait de tomber en panne.

Ils pleurent quelqu’un.

C’est important, parce que Pluto installe immédiatement son monde sans avoir besoin de passer cinquante pages à expliquer la cohabitation entre humains et robots.

Certains robots travaillent, possèdent une personnalité, nouent des relations et font réellement partie de la société.

Mont-Blanc n’est donc pas seulement la première victime d’un serial killer mécanique.

Sa disparition pose déjà la question centrale : quand un robot est détruit, parle-t-on d’un appareil cassé ou d’un meurtre ?

Les cornes laissées sur les scènes de crime transforment vite l’affaire en cauchemar

Le meurtrier possède une signature.

Autour des victimes apparaissent deux objets disposés de manière à évoquer des cornes.

Impossible évidemment de ne pas penser au nom qui finira par hanter toute l’enquête : Pluto.

Seulement, le dossier refuse de rester simple.

Des robots sont détruits. Des humains sont également assassinés. Parmi ces derniers se trouvent notamment des personnes liées au droit des robots ou à certaines investigations internationales.

Et là surgit un problème énorme.

Dans cette société, les robots ne sont normalement pas capables de tuer un être humain.

Pourtant, certaines scènes de crime ne présentent aucune trace humaine convaincante.

Pour Gesicht, c’est un peu comme enquêter sur une pièce verrouillée de l’intérieur en sachant que le seul suspect possible est techniquement incapable de commettre le meurtre.

Brau 1589 a déjà prouvé qu’un robot pouvait franchir cette limite

Il existe pourtant une exception terrifiante : Brau 1589.

Ce robot est considéré comme le premier de l’histoire à avoir tué un humain.

Il est désormais enfermé dans les profondeurs d’un centre de détention pour intelligences artificielles.

Gesicht vient donc lui parler.

Les scènes entre eux sont particulièrement réussies parce que Brau n’a pas besoin de courir partout ou de casser des murs pour être inquiétant. Il reste immobilisé et observe.

Mais il semble comprendre certains aspects de l’affaire avant l’inspecteur.

Et surtout, son existence détruit une certitude fondamentale : si un robot a déjà tué un homme, alors cette impossibilité n’en est peut-être pas vraiment une.

À partir de là, chaque machine très avancée devient légèrement plus difficile à regarder de la même manière.

Astro arrive dans l’histoire par une tasse de thé et une conversation entre deux intelligences artificielles

Parmi les sept robots menacés se trouve évidemment Astro.

Mais Naoki Urasawa ne le présente pas immédiatement comme la superstar que le lecteur doit reconnaître et applaudir.

Gesicht rencontre d’abord un petit garçon.

Puis ses systèmes lui indiquent que ce garçon possède une intelligence artificielle tellement perfectionnée que sa manière de parler, d’observer et d’exprimer ses émotions brouille presque la distinction entre humain et robot.

Astro examine les données de l’enquête, mais il s’intéresse également à Gesicht lui-même.

Leur relation devient rapidement essentielle.

Gesicht est un adulte construit pour enquêter et combattre. Astro ressemble à un enfant mais possède une intelligence capable d’aller beaucoup plus loin que la sienne.

Et malgré toute cette technologie, leurs discussions finissent souvent par ressembler à celles de deux personnes essayant simplement de comprendre pourquoi les autres se détestent autant.

Uran peut ressentir les émotions là où les autres cherchent encore des données

Uran, la petite sœur d’Astro, possède une faculté particulièrement intéressante : elle peut percevoir les émotions.

Dans un récit consacré précisément à la frontière entre programme et sentiment, ce pouvoir prend vite beaucoup d’importance.

Uran peut ressentir une présence, une souffrance ou une détresse avant que les adultes autour d’elle ne comprennent ce qui se passe.

Et Urasawa utilise très bien son regard d’enfant.

Les scientifiques parlent d’intelligence artificielle. Les militaires parlent de puissance. Les gouvernements parlent de sécurité.

Uran peut parfois résumer tout le problème beaucoup plus simplement : quelqu’un souffre.

Ce qui est assez embarrassant lorsqu’une petite fille robot comprend mieux une émotion que plusieurs gouvernements réunis.

North No. 2 voulait simplement ne plus jamais retourner à la guerre

Parmi les sept robots, North No. 2 donne au manga l’un de ses passages les plus marquants.

Ancienne machine de combat britannique, il a participé au 39e conflit d’Asie centrale.

Après la guerre, il ne veut plus combattre.

Il devient le majordome de Paul Duncan, compositeur aveugle au caractère particulièrement difficile, et demande à apprendre le piano.

L’idée paraît presque absurde : une machine créée pour détruire veut maintenant comprendre la musique.

Mais c’est justement tout Pluto.

North No. 2 possède une puissance capable de ravager un champ de bataille. Pourtant, ce qu’il cherche désormais est quelque chose qu’aucun constructeur militaire n’avait probablement inscrit dans son cahier des charges : réussir à jouer une chanson avec du cœur.

Après ce passage, le débat « les robots possèdent-ils réellement des sentiments ? » commence sérieusement à manquer de simplicité.

Brando possède quelque chose que le mot « machine de combat » ne raconte pas : une famille

Brando est un robot turc et champion de combat.

Il fait lui aussi partie des sept machines visées par le tueur.

Seulement, derrière cette réputation de colosse se trouve un personnage beaucoup plus chaleureux.

Brando vit avec sa femme et leurs cinq enfants.

Il possède aussi une relation de rivalité avec Hercule, autre robot combattant extrêmement puissant.

Urasawa utilise ainsi les fameux « robots les plus forts du monde » pour raconter quelque chose de beaucoup moins spectaculaire que leur puissance maximale.

Que reste-t-il à perdre lorsqu’une machine possède une vie en dehors du combat ?

Pour un robot militaire sans attaches, affronter Pluto serait peut-être simplement une mission.

Pour Brando, rentrer à la maison compte aussi.

Hercule paraît beaucoup plus froid, jusqu’à ce que la guerre revienne le chercher

Hercule représente la Grèce et fait lui aussi partie des plus puissants robots combattants.

Il se définit volontiers comme une machine et semble accepter plus facilement sa nature artificielle.

Pourtant, même chez lui, les choses évoluent.

Les expériences du conflit d’Asie centrale, la disparition des autres robots et sa relation avec Brando font apparaître des émotions qu’un simple programme de combat ne devrait peut-être pas développer.

Haine, respect, compassion : la liste commence à ressembler dangereusement à celle d’un être humain.

Pluto revient sans cesse sur cette contradiction.

Les humains ont construit des robots capables de leur ressembler toujours davantage, puis commencent à s’inquiéter lorsqu’ils leur ressemblent réellement.

On ne peut pas demander à une intelligence de comprendre le monde et ensuite paraître surpris lorsqu’elle développe un avis dessus.

Epsilon est peut-être le plus puissant de tous, et il a justement refusé de combattre

Epsilon est un cas particulièrement intéressant.

Il possède une puissance considérable grâce à sa maîtrise de l’énergie solaire.

Pourtant, il est le seul des sept grands robots à avoir refusé de participer au 39e conflit d’Asie centrale.

Après la guerre, il s’occupe d’orphelins.

Ce choix permet à Urasawa de poser une question assez mordante : si une machine capable de détruire refuse la guerre par conviction, qui possède le comportement le plus humain ? Le robot pacifiste ou les hommes qui insistent pour l’envoyer se battre ?

Epsilon n’est pas faible parce qu’il ne veut pas combattre.

C’est justement l’inverse.

Il possède la force nécessaire pour détruire et décide malgré tout de protéger.

Évidemment, dans Pluto, ce genre de belle conviction finit tôt ou tard par être sérieusement mise à l’épreuve.

Le 39e conflit d’Asie centrale relie presque tous les personnages

Petit à petit, Gesicht découvre que les meurtres actuels renvoient constamment au 39e conflit d’Asie centrale.

Plusieurs des grands robots y ont été déployés.

Une commission internationale appelée Commission Bora avait également été envoyée en Perse afin d’enquêter sur des soupçons de fabrication de robots de destruction massive.

Des scientifiques, militaires et responsables politiques ont donc participé directement ou indirectement aux événements.

Et des années plus tard, quelqu’un semble présenter l’addition.

Urasawa transforme ainsi progressivement son enquête policière en récit sur les conséquences d’une guerre.

Ceux qui y ont combattu portent des souvenirs. Ceux qui ont perdu leur famille portent autre chose. Ceux qui ont pris les décisions, eux, semblent parfois beaucoup mieux dormir.

Une répartition qui n’aide évidemment pas Gesicht à résoudre l’affaire.

Les robots ont des souvenirs de guerre que personne n’a vraiment envie d’écouter

North No. 2 ne veut plus combattre.

Gesicht fait des cauchemars.

Hercule et Brando portent leur propre expérience du conflit. Astro a lui aussi été envoyé en Asie centrale, officiellement dans un rôle lié au maintien de la paix et à la reconstruction.

Les robots ont donc été utilisés comme des armes ou comme des symboles.

Puis la guerre s’est terminée.

Mais leurs souvenirs ne se sont pas effacés avec la déclaration officielle de fin des hostilités.

C’est l’une des idées les plus fortes de Pluto : créer une intelligence artificielle capable d’éprouver des émotions signifie aussi créer une machine capable d’être traumatisée.

Et une armée de robots traumatisés reste une idée légèrement moins rassurante que ce que le département marketing avait probablement prévu.

La haine devient presque une donnée que l’on peut transmettre

À mesure que l’enquête progresse, le mot haine prend une importance de plus en plus grande.

Les humains peuvent haïr les robots.

Les robots peuvent-ils haïr les humains ?

Et si oui, que se passe-t-il lorsqu’une intelligence artificielle immensément puissante concentre cette émotion au lieu de simplement la ressentir quelques secondes ?

Pluto ne traite pas la haine comme un simple trait de caractère du méchant.

Elle circule.

Une guerre produit des morts. Les morts produisent du ressentiment. Le ressentiment crée une nouvelle violence. Puis quelqu’un utilise cette violence pour justifier la suivante.

Le véritable ennemi finit alors par ressembler moins à un robot géant qu’à une chaîne que personne n’arrive à interrompre.

Naoki Urasawa transforme Astro Boy sans essayer de dessiner comme Osamu Tezuka

C’est essentiel à la réussite du manga.

Urasawa ne cherche jamais à faire semblant d’être Tezuka.

Son Astro reste immédiatement reconnaissable, mais il appartient visuellement à l’univers réaliste de Pluto. Gesicht ressemble à un véritable inspecteur européen. Les villes, les trains, les appartements et les visages possèdent cette précision habituelle chez Urasawa.

Le monde paraît crédible.

Du coup, les robots s’intègrent dans la société au lieu de sembler évoluer dans une bulle de science-fiction séparée.

C’est aussi ce qui rend certaines scènes particulièrement fortes : une machine peut avoir un visage très humain sans qu’Urasawa essaie de cacher qu’elle est artificielle.

Il ne demande pas au lecteur d’oublier la différence.

Il demande plutôt combien cette différence compte encore lorsque les émotions deviennent identiques.

Urasawa connaissait « Le Robot le plus fort du monde » depuis qu’il avait environ cinq ans

L’histoire derrière la création de Pluto est presque aussi bonne que le concept lui-même.

Naoki Urasawa raconte qu’il avait environ quatre ou cinq ans lorsque ses parents lui ont acheté deux mangas d’Osamu Tezuka.

L’un d’eux contenait l’histoire d’Astro Boy aujourd’hui connue comme Le Robot le plus fort du monde.

Le petit Urasawa l’a tellement lu qu’il a commencé à le recopier.

Il reproduisait même la signature de Tezuka imprimée dans le livre.

Des décennies plus tard, l’enfant qui recopiait les pages allait donc obtenir l’autorisation de reconstruire toute cette histoire avec son propre dessin.

Pas exactement le genre de projet qu’on accepte en se disant : « Bon, on verra bien ce que ça donne. »

Au départ, Urasawa n’avait même pas prévu d’être celui qui ferait le remake

En 2003 approchait la date de naissance fictive d’Astro, fixée par Tezuka au 7 avril 2003.

Tezuka Productions avait alors proposé différentes initiatives pour célébrer l’événement.

Urasawa trouvait qu’un simple dessin hommage ou une petite parodie ne suffisait pas vraiment face à une œuvre aussi importante.

Il aurait alors lancé l’idée qu’un mangaka suffisamment audacieux devrait refaire Le Robot le plus fort du monde.

Les personnes présentes lui ont répondu, en substance : pourquoi pas toi ?

L’idée lui paraissait d’abord beaucoup trop énorme.

Puis Takashi Nagasaki, son collaborateur de longue date, revient sur la discussion. Ensemble, ils commencent à imaginer l’histoire autrement.

Et une idée change tout : raconter l’affaire depuis le point de vue de Gesicht.

À partir de là, Pluto commence réellement à exister.

Choisir Gesicht à la place d’Astro transforme complètement l’histoire de Tezuka

Dans l’histoire originale, Astro reste naturellement le personnage central.

Pluto affronte les plus grands robots du monde pour prouver sa supériorité, et Astro finit par se retrouver au cœur du conflit.

Urasawa déplace la caméra.

Cette fois, nous commençons avec le robot policier allemand qui était déjà présent dans l’œuvre de Tezuka mais n’en occupait pas le centre.

Ce choix ouvre immédiatement la porte au polar.

Les destructions deviennent des scènes de crime. Les futurs adversaires de Pluto deviennent des victimes potentielles. Le passé militaire des robots peut être étudié comme un mobile.

Et Astro devient presque plus impressionnant parce qu’on le rencontre d’abord à travers le regard d’un autre robot.

C’est une vraie réinterprétation, pas simplement Astro Boy redessiné avec davantage d’ombres sous les yeux.

Osamu Tezuka lui-même considérait cette histoire comme l’une des grandes aventures d’Astro

L’épisode original paraît à partir de 1964.

Pluto y est créé pour vaincre les robots les plus puissants de la planète et prouver qu’il est le numéro un.

L’histoire rencontre un succès immense.

Le site officiel consacré à l’œuvre rappelle que Tezuka lui-même la considérait comme l’un des épisodes les plus populaires d’Astro Boy et comme un travail réalisé pendant une période particulièrement heureuse de sa carrière.

Urasawa n’a donc pas choisi une petite histoire oubliée au fond d’un volume.

Il a pris l’un des épisodes les plus aimés d’un des mangas les plus importants de l’histoire japonaise.

Voilà qui explique assez bien pourquoi il raconte avoir ressenti une pression monstrueuse pendant la réalisation.

Monster n’est jamais très loin lorsqu’Urasawa transforme une enquête en obsession

Ceux qui connaissent Monster retrouveront immédiatement une qualité typique de Naoki Urasawa : commencer avec une affaire relativement identifiable, puis faire apparaître derrière elle quelque chose de beaucoup plus vaste.

Gesicht collecte des indices, interroge des témoins et cherche un meurtrier.

Mais chaque réponse ouvre une nouvelle porte.

Une victime renvoie à une guerre. La guerre renvoie à une commission internationale. Un souvenir en cache un autre. Un personnage rencontré au début peut soudain prendre une importance énorme plusieurs volumes plus tard.

Urasawa adore cette sensation où le lecteur comprend qu’il avait les pièces sous les yeux depuis longtemps sans encore savoir comment les assembler.

Et comme dans ses meilleurs thrillers, il faut se méfier des personnages parfaitement calmes qui affirment que tout va bien.

20th Century Boys a la même manière de transformer un détail en pièce d’un complot beaucoup plus grand

Dans 20th Century Boys, Urasawa s’amuse déjà avec les souvenirs, les indices anciens et les événements dont la véritable importance n’apparaît que bien plus tard.

Pluto utilise ce talent dans un récit beaucoup plus court.

Le 39e conflit d’Asie centrale paraît d’abord appartenir au passé.

Puis il devient impossible de comprendre les meurtres sans revenir à ce qui s’y est réellement déroulé.

Gesicht enquête donc autant sur les crimes actuels que sur la manière dont l’Histoire officielle a été construite.

Et lorsque gouvernements, scientifiques et militaires possèdent chacun une version légèrement différente des événements, une bonne mémoire devient presque aussi utile qu’un canon intégré au bras.

Asadora! montre encore aujourd’hui à quel point Urasawa aime faire attendre le lecteur juste assez longtemps

Le goût d’Urasawa pour le suspense ne s’arrête évidemment pas à ses anciens thrillers. Dans Asadora!, il joue encore avec les époques, les catastrophes et une menace dont il distribue les informations petit à petit.

Pluto fonctionne avec la même patience.

Le titre annonce le nom de l’adversaire.

On sait qu’il existe.

Pourtant, comprendre ce qu’est réellement Pluto, qui agit derrière lui et pourquoi les sept robots sont visés demande beaucoup plus de temps.

Urasawa sait surtout quand ne pas donner la réponse.

Ce qui peut devenir légèrement pénible lorsqu’il est deux heures du matin et qu’on vient de se promettre « juste un chapitre de plus ».

En 8 tomes, Pluto n’a pratiquement pas le temps de ralentir

Pluto est une série complète en 8 tomes.

Elle a été publiée au Japon chez Shogakukan dans le Big Comic Original, puis en français chez Kana dans la collection Big Kana.

Cette longueur convient parfaitement à l’enquête.

Il y a suffisamment de place pour donner une vraie histoire à Gesicht, Astro, North No. 2, Brando, Hercule ou Epsilon, mais jamais l’impression que le tueur attend gentiment pendant que le scénario part faire trois arcs secondaires.

Les indices avancent presque constamment.

Et surtout, la série possède une véritable fin.

Les huit volumes construisent une seule grande affaire, depuis la destruction de Mont-Blanc jusqu’à la résolution des mystères entourant Pluto et le conflit qui menace bien davantage que les sept robots.

Le manga a même remporté le Prix culturel Osamu Tezuka

Réinterpréter une œuvre de Tezuka était déjà une responsabilité assez énorme.

Le résultat a pourtant reçu l’une des récompenses portant précisément son nom : Pluto a remporté le grand prix du Prix culturel Osamu Tezuka.

La série a également reçu une distinction au Japan Media Arts Festival et dépassé les dix millions d’exemplaires en circulation.

C’est assez beau lorsqu’on connaît l’histoire personnelle d’Urasawa avec l’épisode original.

Le garçon qui recopiait les dessins de Tezuka à cinq ans n’a pas simplement transformé son souvenir d’enfance en manga.

Il en a fait une œuvre capable de tenir debout à côté de l’original sans essayer de le remplacer.

L’anime de 2023 prend lui aussi son temps : 8 longs épisodes pour les 8 tomes

Pluto a finalement reçu une adaptation animée en 2023.

Produite par le Studio M2 et diffusée sur Netflix, elle compte 8 épisodes.

Mais ne vous attendez pas à huit petits épisodes de vingt minutes. Plusieurs approchent ou dépassent l’heure.

Cette durée permet de conserver le rythme particulier du manga : longues conversations, silences, enquête, souvenirs de guerre et explosions soudaines de violence.

Naoki Urasawa a d’ailleurs participé au projet comme conseiller créatif.

Après plusieurs tentatives d’adaptation qui n’avaient pas abouti, le résultat prend enfin le temps nécessaire pour raconter cette histoire sans transformer Gesicht en inspecteur qui résout l’affaire entre deux coupures publicitaires.

Pas besoin d’avoir lu Astro Boy pour comprendre Pluto

Connaître l’œuvre de Tezuka apporte évidemment un plaisir supplémentaire.

On reconnaît Astro, Uran, le professeur Ochanomizu, Tenma, Gesicht ou Pluto et on peut observer tout ce qu’Urasawa a changé.

Mais le manga construit son univers, ses personnages et son enquête de manière autonome.

Un lecteur qui n’a jamais ouvert Astro Boy peut donc parfaitement commencer avec Gesicht et découvrir le reste à travers lui.

À l’inverse, Pluto peut donner envie de revenir ensuite vers l’histoire originale de 1964 et de voir comment Tezuka racontait les mêmes robots avec des moyens et un ton complètement différents.

Les deux œuvres ne s’annulent pas.

Elles se répondent à presque quarante ans de distance.

Pourquoi commencer Pluto ?

Parce que le concept est excellent, mais surtout parce qu’Urasawa l’exploite jusqu’au bout.

On peut venir pour Astro Boy revu par l’auteur de Monster et découvrir finalement un polar sur des robots traumatisés par la guerre, un inspecteur qui doute de ses propres souvenirs et une société qui ne sait plus très bien où placer la frontière entre intelligence artificielle et humanité.

Les sept robots ne sont pas intéressants parce qu’ils peuvent détruire énormément de choses.

Ils le deviennent lorsqu’on découvre ce qu’ils font lorsqu’ils ne combattent pas.

Mont-Blanc protège les montagnes. North No. 2 veut apprendre le piano. Brando aime sa famille. Epsilon élève des orphelins. Gesicht rentre retrouver Helena après ses enquêtes.

Et c’est précisément pour cela que quelqu’un qui commence à les éliminer devient beaucoup plus effrayant qu’un simple adversaire cherchant à être « le robot le plus fort ».

Si vous aimez la science-fiction adulte, les enquêtes policières, les récits de guerre et les mangas où les réponses deviennent plus inconfortables à mesure qu’on les découvre, huit tomes suffisent à faire de Pluto l’une des grandes réussites de Naoki Urasawa.

Dernière précaution : si un inspecteur d’Europol vous explique que quelqu’un élimine méthodiquement les sept robots les plus puissants du monde et ajoute tranquillement qu’il en fait lui-même partie, évitez peut-être de lui proposer « de passer demain pour en reparler ». Dans cette enquête, demain est déjà une hypothèse optimiste.

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Pluto est une série complète en 8 tomes créée par Naoki Urasawa à partir de l’univers d’Osamu Tezuka, avec Takashi Nagasaki. En choisissant l’inspecteur-robot Gesicht pour revisiter l’histoire d’Astro Boy « Le Robot le plus fort du monde », Urasawa transforme un classique en thriller de science-fiction sur la guerre, la mémoire et la haine. Un dernier conseil : si vous êtes officiellement l’un des sept robots les plus puissants de la planète et que les six autres commencent à recevoir des visites inquiétantes, ne répondez peut-être pas à la porte sans regarder par le judas.