La Voie du Tablier

La Voie du Tablier : Tatsu a quitté les yakuzas, mais pas vraiment leurs méthodes

Dans La Voie du Tablier, Tatsu était autrefois un yakuza suffisamment redouté pour porter le surnom de « Tatsu l’Immortel ». Aujourd’hui, il a rangé les armes, quitté le milieu et choisi une nouvelle voie : celle d’homme au foyer. Il prépare les bentô de sa femme, traque les promotions au supermarché, entretient la maison et connaît manifestement beaucoup mieux les produits ménagers que la plupart d’entre nous.

Le problème, c’est que Tatsu accomplit absolument toutes ces tâches avec la tête, le vocabulaire et l’intensité d’un ancien gangster. Sortir un couteau pour préparer le dîner ressemble au début d’un règlement de comptes. Distribuer des petits cadeaux aux voisins prend des airs de transaction clandestine. Quant à une bataille pour obtenir un article en promotion, Tatsu l’aborde avec le sérieux d’une guerre de territoire.

Kousuke Oono tient là une idée toute simple et terriblement efficace : filmer le quotidien d’un homme au foyer comme s’il s’agissait d’un manga de yakuzas. Et plus Tatsu prend ses missions ménagères au sérieux, plus c’est drôle.

Tatsu l’Immortel est désormais armé d’un tablier et d’une carte de fidélité

Le passé de Tatsu ne disparaît jamais complètement. Son visage sévère, ses lunettes de soleil, ses cicatrices et ses tatouages donnent encore l’impression qu’un problème très sérieux vient d’entrer dans la pièce.

Seulement, le fameux problème peut être un poireau trop cher.

Tatsu applique à sa nouvelle vie les réflexes développés dans l’ancienne. Il étudie les bonnes affaires, connaît les meilleures boutiques du quartier et prépare ses repas avec une précision presque militaire.

Le décalage devient particulièrement savoureux lorsque quelqu’un ne connaît pas son passé. Le vendeur voit arriver un type dont le regard pourrait faire parler un témoin récalcitrant. Tatsu veut simplement savoir s’il reste des coupons de réduction.

Et lorsqu’il dit qu’il va « s’occuper » de quelque chose, mieux vaut attendre quelques cases avant de paniquer. Il parle peut-être simplement du linge.

Les bentô de Tatsu mériteraient presque leur propre organisation criminelle

L’un des premiers plaisirs de la série consiste à découvrir à quel point Tatsu s’investit dans son nouveau métier.

Il ne jette pas vaguement trois restes dans une boîte avant que Miku parte travailler. Ses bentô sont travaillés, décorés et soigneusement préparés. Kana utilise d’ailleurs directement cet aspect pour présenter la série.

Et Tatsu ne s’arrête pas à la cuisine. Nettoyage, couture, rangement, courses ou bricolage deviennent autant de disciplines dans lesquelles il veut être efficace.

C’est essentiel pour que le gag fonctionne. Tatsu n’est pas un ancien yakuza incapable de tenir une maison, que l’on regarderait tout rater pendant quinze volumes. Il est réellement très bon dans ce qu’il fait.

Le ridicule vient de la manière dont il le fait, jamais du fait qu’un homme s’occupe de son foyer.

Miku travaille, Tatsu gère la maison, et aucun des deux ne trouve ça bizarre

Miku partage la vie de Tatsu et travaille à l’extérieur. Pendant ce temps, son mari prend en charge une grosse partie du quotidien.

Kousuke Oono ne passe heureusement pas son temps à souligner cette inversion des rôles avec un gros panneau. Pour Tatsu et Miku, leur organisation fonctionne, point.

Ce qui amuse davantage Miku, ce sont les vieux réflexes de son mari. Elle sait parfaitement qu’il peut transformer une activité anodine en scène susceptible d’inquiéter toute personne située à moins de cinquante mètres.

Elle doit donc parfois surveiller la situation avant que Tatsu ne décide qu’un problème domestique nécessite une solution légèrement trop inspirée de son ancienne carrière.

Leur couple fonctionne justement parce qu’ils ne sont pas écrits comme deux caricatures opposées. Miku n’est pas la femme raisonnable qui regarde constamment Tatsu comme un extraterrestre. Elle possède elle aussi ses passions, ses réactions excessives et sa propre façon de compliquer la journée.

Miku est fan de Policure, et ça peut devenir très sérieux

Parmi les passions de Miku se trouve Crime Catch Policure, une série fictive de magical girls qu’elle adore.

Ce petit détail revient régulièrement et donne quelques situations particulièrement drôles. Tatsu peut avoir survécu au monde des yakuzas, mais il doit également apprendre qu’un produit dérivé Policure n’est pas quelque chose que l’on choisit à la légère.

L’idée a même eu droit à un vrai développement éditorial. Au Japon, l’édition spéciale du tome 8 contenait une histoire hors-série consacrée à Policure. Kana a repris ce bonus dans son édition collector française, avec plus de cinquante pages supplémentaires.

Autrement dit, la fausse série dont Miku est fan a fini par obtenir son propre manga à l’intérieur du manga. C’est probablement le niveau supérieur du produit dérivé imaginaire.

Masa aimerait bien suivre son ancien patron, mais la reconversion n’est pas aussi naturelle pour tout le monde

Masa appartenait autrefois au même clan que Tatsu. Lorsque son ancien supérieur réapparaît avec un tablier, une liste de courses et une connaissance inquiétante des promotions, il lui faut évidemment un petit temps d’adaptation.

Masa possède beaucoup plus de difficultés à réorienter sa vie. Tatsu devient donc, à sa manière, une sorte de mentor.

Seulement, ses leçons concernent désormais la cuisine, le ménage ou les responsabilités du quotidien.

Le contraste est excellent parce que Masa continue à traiter Tatsu avec le respect dû à une légende du milieu. Si l’Immortel explique qu’il faut maîtriser correctement une technique de nettoyage, Masa écoute presque comme si son ancien chef venait de lui révéler un art martial secret.

Et finalement, il n’a peut-être pas complètement tort. Vu la tête de Tatsu lorsqu’il trouve une tache récalcitrante, le combat paraît parfois personnel.

Torajirô a lui aussi changé de carrière, mais la rivalité n’a pas disparu

Le passé de Tatsu fait régulièrement revenir d’anciennes connaissances. Parmi elles se trouve Torajirô, autre ancien dur à cuire qui s’est lui aussi reconverti.

Seulement, quitter le milieu ne signifie pas forcément abandonner l’esprit de compétition.

Un affrontement entre anciens yakuzas peut désormais se jouer autour de la cuisine, d’une activité du quartier ou d’un défi parfaitement banal traité comme si l’honneur de deux clans était en jeu.

C’est une mécanique que Kousuke Oono exploite très bien. Le manga conserve toute la gestuelle du récit de gangsters, mais remplace régulièrement l’objet du conflit par quelque chose de complètement inoffensif.

Le regard reste meurtrier. La musique imaginaire reste dramatique. Seulement, les deux hommes sont peut-être en train de parler de pâtisserie.

Les courses deviennent une opération tactique

Le supermarché est probablement l’un des meilleurs terrains de jeu pour Tatsu.

Il connaît les promotions, les horaires et la valeur d’une bonne affaire. Lorsqu’un produit recherché est disponible en quantité limitée, il ne voit pas simplement une étiquette jaune. Il voit un objectif.

Et comme d’autres clients expérimentés possèdent parfois exactement la même motivation, une simple opération « courses » peut prendre des airs de confrontation stratégique.

C’est là que le dessin d’Oono fait énormément pour l’humour. Gros plans sur les yeux, cadrages dramatiques et postures de confrontation donnent l’impression qu’un duel va commencer.

Puis quelqu’un brandit une boîte de lessive.

La série fonctionne beaucoup sur cette surprise visuelle. On peut presque couper le texte d’une case et croire que Tatsu prépare un meurtre. La suivante révèle qu’il cherchait simplement le meilleur moyen de retirer une tache.

Même l’association du quartier devient une nouvelle famille

Tatsu ne reste pas enfermé chez lui. Plus les chapitres avancent, plus il participe à la vie du quartier.

Il rencontre les commerçants, aide les habitants et finit même par fréquenter des associations locales. Kana résume ainsi un volume où la présidente de l’association des femmes au foyer lui propose de rejoindre son groupe.

Et évidemment, Tatsu prend ce nouvel engagement avec le même sérieux que le reste.

C’est aussi ce qui donne au manga son côté chaleureux. Derrière les blagues sur les yakuzas, on regarde surtout un homme reconstruire une vie ordinaire et s’intégrer à une communauté complètement différente de celle qu’il fréquentait auparavant.

Son apparence peut encore faire peur. Pourtant, les gens du quartier finissent surtout par connaître le voisin toujours prêt à donner un coup de main.

Gin vit avec Tatsu et Miku, mais mène également ses propres petites affaires

Le couple possède aussi un chat nommé Gin.

Kana lui réserve même une place parmi les personnages officiels de la série. Surtout, Gin bénéficie de petites aventures supplémentaires à la fin des tomes.

Ces bonus permettent de quitter quelques pages le regard de Tatsu pour suivre le quotidien du chat et ses rencontres.

Le contraste fonctionne encore une fois très bien. Après plusieurs chapitres où un ancien yakuza transforme le ménage en film noir, on peut terminer sur Gin qui vit ses propres problèmes félins avec une gravité tout aussi respectable.

Et il y a une anecdote assez amusante derrière tout ça : Kousuke Oono indique dans sa biographie officielle qu’il aime beaucoup les chiens et les chats… alors qu’il est lui-même allergique aux animaux.

Dessiner Gin reste donc probablement la solution la plus sûre pour profiter d’un chat sans finir avec les yeux rouges.

La Voie du Tablier ressemble souvent à un film de yakuzas qui aurait pris la mauvaise sortie

La vraie réussite de Kousuke Oono vient de sa mise en scène. Il ne se contente pas d’écrire des blagues où Tatsu utilise des mots de gangster pour parler de cuisine.

Le dessin lui-même entretient constamment le malentendu.

Tatsu surgit dans l’ombre. Des silhouettes se figent. Un objet apparaît dans un sac. Une phrase peut être interprétée de deux manières.

Pendant quelques cases, tout laisse croire qu’une affaire criminelle est sur le point de commencer.

Puis la chute révèle une tâche ménagère.

Cette mécanique explique pourquoi le format en chapitres relativement courts convient aussi bien à la série. Chaque épisode peut partir d’une activité différente et construire son gag autour de cette opposition entre l’ancien monde de Tatsu et sa nouvelle vie.

Pas besoin d’aimer les histoires de yakuzas pour comprendre l’humour

Bien sûr, connaître quelques codes du cinéma et du manga de gangsters rend certains clins d’œil encore plus savoureux. Les postures, les expressions et le vocabulaire rappellent volontairement ces univers.

Mais La Voie du Tablier reste extrêmement accessible.

Le gag principal se comprend en deux pages : cet homme ressemble à quelqu’un qui pourrait contrôler tout un quartier par la peur, mais il cherche seulement à préparer le meilleur dîner possible avant le retour de sa femme.

Ensuite, Oono décline le concept sans demander au lecteur de connaître le fonctionnement réel des clans japonais.

On peut donc venir pour Tatsu, pour l’humour quotidien ou simplement parce qu’on aime les séries capables de faire d’un robot aspirateur un adversaire crédible.

Tatsu n’est pas devenu gentil : il l’était probablement déjà davantage qu’on ne l’imaginait

Un détail donne beaucoup de charme au personnage. La série ne raconte pas vraiment la rédemption solennelle d’un criminel qui passerait quinze tomes à demander pardon pour son passé.

On découvre plutôt un homme incroyablement investi dans tout ce qu’il entreprend.

Hier, cette intensité s’exprimait dans le milieu yakuza. Aujourd’hui, elle sert à prendre soin de Miku, aider Masa, participer à la vie du quartier ou obtenir un repas impeccable.

Le contraste est drôle, mais il rend également Tatsu étonnamment attachant.

Il possède encore un langage inquiétant et quelques réflexes capables de mettre les passants très mal à l’aise. Pourtant, son quotidien tourne principalement autour des autres.

À force, on oublie presque qu’il était censé être terrifiant. Jusqu’à ce qu’il sorte un couteau de cuisine avec ce regard-là.

Kousuke Oono signe avec Tatsu sa première série longue

Kousuke Oono écrit et dessine La Voie du Tablier. Il débute professionnellement en 2016 avec le one-shot Legend of Music, publié dans Monthly Comic @ Bunch.

La Voie du Tablier devient ensuite sa première série régulière. Shinchôsha la publie au Japon à partir de Kurage Bunch, avant son passage dans Comic Bunch Kai.

C’est assez amusant lorsqu’on voit la maîtrise immédiate du concept. Dès le premier volume, les éléments essentiels sont déjà là : le visage terrifiant de Tatsu, ses tâches domestiques, Miku, Masa et cette mise en scène qui transforme le quotidien en affaire de famille criminelle.

Le reste consiste surtout à trouver de nouveaux endroits où envoyer l’Immortel. Supermarché, hôpital, golf, camping, restaurant ou association de quartier : il suffit apparemment de placer Tatsu quelque part pour que l’endroit gagne immédiatement plusieurs points de tension dramatique.

Le manga fonctionne particulièrement bien quand on veut lire quelques chapitres sans repartir pour une guerre de 40 tomes

La Voie du Tablier possède une structure très différente des grandes séries à suspense que l’on enchaîne pour connaître la fin d’un combat.

Ici, les petits épisodes constituent justement le plaisir. Un chapitre peut tourner autour d’un repas, d’une course ou d’une visite. Le suivant part complètement ailleurs.

On retrouve les personnages, les habitudes et les running gags, mais chaque volume peut facilement se picorer.

C’est donc une série que je conseille volontiers lorsqu’on cherche quelque chose de drôle entre deux mangas beaucoup plus lourds. Pas besoin de se souvenir de l’arbre généalogique de douze clans ou des règles d’une technique apparue six volumes plus tôt.

Il faut simplement se rappeler une chose : Tatsu prend tout beaucoup trop au sérieux.

Pourquoi commencer La Voie du Tablier ?

Parce que le concept est immédiatement drôle et que Kousuke Oono possède suffisamment de sens du gag pour ne pas reposer uniquement sur une bonne idée de départ.

Tatsu est formidable avec son tablier, mais Miku, Masa, Gin, Torajirô et les habitants du quartier permettent au manga de constamment varier les situations.

Le dessin fait également une énorme partie du travail. Un simple changement de cadrage peut transformer une promotion sur des légumes en scène de thriller.

Et surtout, derrière le gag, la série est étonnamment bienveillante. Tatsu a complètement changé de vie sans perdre sa personnalité. Il cuisine, nettoie, aide les autres et ne semble jamais considérer son rôle d’homme au foyer comme inférieur à son ancienne réputation.

Si vous aimez les comédies courtes, les personnages impassibles au milieu de situations absurdes et les mangas capables de rendre une corvée ménagère épique, vous devriez rapidement accrocher.

Après quelques chapitres, vous risquez même de regarder les promotions du supermarché autrement. Pas forcément avec le regard de Tatsu, j’espère. Sinon, le personnel de sécurité risque de vouloir discuter.

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La Voie du Tablier est écrit et dessiné par Kousuke Oono. Tatsu l’Immortel a quitté les yakuzas pour devenir homme au foyer auprès de Miku, sans perdre son regard de tueur ni sa façon très personnelle d’aborder les courses, la cuisine et le ménage. Un dernier conseil : si Tatsu vous dit qu’il connaît quelqu’un qui peut faire disparaître les taches définitivement, laissez-le finir sa phrase avant d’appeler la police. Il parle probablement de lessive.

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La Voie du Tablier : Tatsu a quitté les yakuzas, mais pas vraiment leurs méthodes

Dans La Voie du Tablier, Tatsu était autrefois un yakuza suffisamment redouté pour porter le surnom de « Tatsu l’Immortel ». Aujourd’hui, il a rangé les armes, quitté le milieu et choisi une nouvelle voie : celle d’homme au foyer. Il prépare les bentô de sa femme, traque les promotions au supermarché, entretient la maison et connaît manifestement beaucoup mieux les produits ménagers que la plupart d’entre nous.

Le problème, c’est que Tatsu accomplit absolument toutes ces tâches avec la tête, le vocabulaire et l’intensité d’un ancien gangster. Sortir un couteau pour préparer le dîner ressemble au début d’un règlement de comptes. Distribuer des petits cadeaux aux voisins prend des airs de transaction clandestine. Quant à une bataille pour obtenir un article en promotion, Tatsu l’aborde avec le sérieux d’une guerre de territoire.

Kousuke Oono tient là une idée toute simple et terriblement efficace : filmer le quotidien d’un homme au foyer comme s’il s’agissait d’un manga de yakuzas. Et plus Tatsu prend ses missions ménagères au sérieux, plus c’est drôle.

Tatsu l’Immortel est désormais armé d’un tablier et d’une carte de fidélité

Le passé de Tatsu ne disparaît jamais complètement. Son visage sévère, ses lunettes de soleil, ses cicatrices et ses tatouages donnent encore l’impression qu’un problème très sérieux vient d’entrer dans la pièce.

Seulement, le fameux problème peut être un poireau trop cher.

Tatsu applique à sa nouvelle vie les réflexes développés dans l’ancienne. Il étudie les bonnes affaires, connaît les meilleures boutiques du quartier et prépare ses repas avec une précision presque militaire.

Le décalage devient particulièrement savoureux lorsque quelqu’un ne connaît pas son passé. Le vendeur voit arriver un type dont le regard pourrait faire parler un témoin récalcitrant. Tatsu veut simplement savoir s’il reste des coupons de réduction.

Et lorsqu’il dit qu’il va « s’occuper » de quelque chose, mieux vaut attendre quelques cases avant de paniquer. Il parle peut-être simplement du linge.

Les bentô de Tatsu mériteraient presque leur propre organisation criminelle

L’un des premiers plaisirs de la série consiste à découvrir à quel point Tatsu s’investit dans son nouveau métier.

Il ne jette pas vaguement trois restes dans une boîte avant que Miku parte travailler. Ses bentô sont travaillés, décorés et soigneusement préparés. Kana utilise d’ailleurs directement cet aspect pour présenter la série.

Et Tatsu ne s’arrête pas à la cuisine. Nettoyage, couture, rangement, courses ou bricolage deviennent autant de disciplines dans lesquelles il veut être efficace.

C’est essentiel pour que le gag fonctionne. Tatsu n’est pas un ancien yakuza incapable de tenir une maison, que l’on regarderait tout rater pendant quinze volumes. Il est réellement très bon dans ce qu’il fait.

Le ridicule vient de la manière dont il le fait, jamais du fait qu’un homme s’occupe de son foyer.

Miku travaille, Tatsu gère la maison, et aucun des deux ne trouve ça bizarre

Miku partage la vie de Tatsu et travaille à l’extérieur. Pendant ce temps, son mari prend en charge une grosse partie du quotidien.

Kousuke Oono ne passe heureusement pas son temps à souligner cette inversion des rôles avec un gros panneau. Pour Tatsu et Miku, leur organisation fonctionne, point.

Ce qui amuse davantage Miku, ce sont les vieux réflexes de son mari. Elle sait parfaitement qu’il peut transformer une activité anodine en scène susceptible d’inquiéter toute personne située à moins de cinquante mètres.

Elle doit donc parfois surveiller la situation avant que Tatsu ne décide qu’un problème domestique nécessite une solution légèrement trop inspirée de son ancienne carrière.

Leur couple fonctionne justement parce qu’ils ne sont pas écrits comme deux caricatures opposées. Miku n’est pas la femme raisonnable qui regarde constamment Tatsu comme un extraterrestre. Elle possède elle aussi ses passions, ses réactions excessives et sa propre façon de compliquer la journée.

Miku est fan de Policure, et ça peut devenir très sérieux

Parmi les passions de Miku se trouve Crime Catch Policure, une série fictive de magical girls qu’elle adore.

Ce petit détail revient régulièrement et donne quelques situations particulièrement drôles. Tatsu peut avoir survécu au monde des yakuzas, mais il doit également apprendre qu’un produit dérivé Policure n’est pas quelque chose que l’on choisit à la légère.

L’idée a même eu droit à un vrai développement éditorial. Au Japon, l’édition spéciale du tome 8 contenait une histoire hors-série consacrée à Policure. Kana a repris ce bonus dans son édition collector française, avec plus de cinquante pages supplémentaires.

Autrement dit, la fausse série dont Miku est fan a fini par obtenir son propre manga à l’intérieur du manga. C’est probablement le niveau supérieur du produit dérivé imaginaire.

Masa aimerait bien suivre son ancien patron, mais la reconversion n’est pas aussi naturelle pour tout le monde

Masa appartenait autrefois au même clan que Tatsu. Lorsque son ancien supérieur réapparaît avec un tablier, une liste de courses et une connaissance inquiétante des promotions, il lui faut évidemment un petit temps d’adaptation.

Masa possède beaucoup plus de difficultés à réorienter sa vie. Tatsu devient donc, à sa manière, une sorte de mentor.

Seulement, ses leçons concernent désormais la cuisine, le ménage ou les responsabilités du quotidien.

Le contraste est excellent parce que Masa continue à traiter Tatsu avec le respect dû à une légende du milieu. Si l’Immortel explique qu’il faut maîtriser correctement une technique de nettoyage, Masa écoute presque comme si son ancien chef venait de lui révéler un art martial secret.

Et finalement, il n’a peut-être pas complètement tort. Vu la tête de Tatsu lorsqu’il trouve une tache récalcitrante, le combat paraît parfois personnel.

Torajirô a lui aussi changé de carrière, mais la rivalité n’a pas disparu

Le passé de Tatsu fait régulièrement revenir d’anciennes connaissances. Parmi elles se trouve Torajirô, autre ancien dur à cuire qui s’est lui aussi reconverti.

Seulement, quitter le milieu ne signifie pas forcément abandonner l’esprit de compétition.

Un affrontement entre anciens yakuzas peut désormais se jouer autour de la cuisine, d’une activité du quartier ou d’un défi parfaitement banal traité comme si l’honneur de deux clans était en jeu.

C’est une mécanique que Kousuke Oono exploite très bien. Le manga conserve toute la gestuelle du récit de gangsters, mais remplace régulièrement l’objet du conflit par quelque chose de complètement inoffensif.

Le regard reste meurtrier. La musique imaginaire reste dramatique. Seulement, les deux hommes sont peut-être en train de parler de pâtisserie.

Les courses deviennent une opération tactique

Le supermarché est probablement l’un des meilleurs terrains de jeu pour Tatsu.

Il connaît les promotions, les horaires et la valeur d’une bonne affaire. Lorsqu’un produit recherché est disponible en quantité limitée, il ne voit pas simplement une étiquette jaune. Il voit un objectif.

Et comme d’autres clients expérimentés possèdent parfois exactement la même motivation, une simple opération « courses » peut prendre des airs de confrontation stratégique.

C’est là que le dessin d’Oono fait énormément pour l’humour. Gros plans sur les yeux, cadrages dramatiques et postures de confrontation donnent l’impression qu’un duel va commencer.

Puis quelqu’un brandit une boîte de lessive.

La série fonctionne beaucoup sur cette surprise visuelle. On peut presque couper le texte d’une case et croire que Tatsu prépare un meurtre. La suivante révèle qu’il cherchait simplement le meilleur moyen de retirer une tache.

Même l’association du quartier devient une nouvelle famille

Tatsu ne reste pas enfermé chez lui. Plus les chapitres avancent, plus il participe à la vie du quartier.

Il rencontre les commerçants, aide les habitants et finit même par fréquenter des associations locales. Kana résume ainsi un volume où la présidente de l’association des femmes au foyer lui propose de rejoindre son groupe.

Et évidemment, Tatsu prend ce nouvel engagement avec le même sérieux que le reste.

C’est aussi ce qui donne au manga son côté chaleureux. Derrière les blagues sur les yakuzas, on regarde surtout un homme reconstruire une vie ordinaire et s’intégrer à une communauté complètement différente de celle qu’il fréquentait auparavant.

Son apparence peut encore faire peur. Pourtant, les gens du quartier finissent surtout par connaître le voisin toujours prêt à donner un coup de main.

Gin vit avec Tatsu et Miku, mais mène également ses propres petites affaires

Le couple possède aussi un chat nommé Gin.

Kana lui réserve même une place parmi les personnages officiels de la série. Surtout, Gin bénéficie de petites aventures supplémentaires à la fin des tomes.

Ces bonus permettent de quitter quelques pages le regard de Tatsu pour suivre le quotidien du chat et ses rencontres.

Le contraste fonctionne encore une fois très bien. Après plusieurs chapitres où un ancien yakuza transforme le ménage en film noir, on peut terminer sur Gin qui vit ses propres problèmes félins avec une gravité tout aussi respectable.

Et il y a une anecdote assez amusante derrière tout ça : Kousuke Oono indique dans sa biographie officielle qu’il aime beaucoup les chiens et les chats… alors qu’il est lui-même allergique aux animaux.

Dessiner Gin reste donc probablement la solution la plus sûre pour profiter d’un chat sans finir avec les yeux rouges.

La Voie du Tablier ressemble souvent à un film de yakuzas qui aurait pris la mauvaise sortie

La vraie réussite de Kousuke Oono vient de sa mise en scène. Il ne se contente pas d’écrire des blagues où Tatsu utilise des mots de gangster pour parler de cuisine.

Le dessin lui-même entretient constamment le malentendu.

Tatsu surgit dans l’ombre. Des silhouettes se figent. Un objet apparaît dans un sac. Une phrase peut être interprétée de deux manières.

Pendant quelques cases, tout laisse croire qu’une affaire criminelle est sur le point de commencer.

Puis la chute révèle une tâche ménagère.

Cette mécanique explique pourquoi le format en chapitres relativement courts convient aussi bien à la série. Chaque épisode peut partir d’une activité différente et construire son gag autour de cette opposition entre l’ancien monde de Tatsu et sa nouvelle vie.

Pas besoin d’aimer les histoires de yakuzas pour comprendre l’humour

Bien sûr, connaître quelques codes du cinéma et du manga de gangsters rend certains clins d’œil encore plus savoureux. Les postures, les expressions et le vocabulaire rappellent volontairement ces univers.

Mais La Voie du Tablier reste extrêmement accessible.

Le gag principal se comprend en deux pages : cet homme ressemble à quelqu’un qui pourrait contrôler tout un quartier par la peur, mais il cherche seulement à préparer le meilleur dîner possible avant le retour de sa femme.

Ensuite, Oono décline le concept sans demander au lecteur de connaître le fonctionnement réel des clans japonais.

On peut donc venir pour Tatsu, pour l’humour quotidien ou simplement parce qu’on aime les séries capables de faire d’un robot aspirateur un adversaire crédible.

Tatsu n’est pas devenu gentil : il l’était probablement déjà davantage qu’on ne l’imaginait

Un détail donne beaucoup de charme au personnage. La série ne raconte pas vraiment la rédemption solennelle d’un criminel qui passerait quinze tomes à demander pardon pour son passé.

On découvre plutôt un homme incroyablement investi dans tout ce qu’il entreprend.

Hier, cette intensité s’exprimait dans le milieu yakuza. Aujourd’hui, elle sert à prendre soin de Miku, aider Masa, participer à la vie du quartier ou obtenir un repas impeccable.

Le contraste est drôle, mais il rend également Tatsu étonnamment attachant.

Il possède encore un langage inquiétant et quelques réflexes capables de mettre les passants très mal à l’aise. Pourtant, son quotidien tourne principalement autour des autres.

À force, on oublie presque qu’il était censé être terrifiant. Jusqu’à ce qu’il sorte un couteau de cuisine avec ce regard-là.

Kousuke Oono signe avec Tatsu sa première série longue

Kousuke Oono écrit et dessine La Voie du Tablier. Il débute professionnellement en 2016 avec le one-shot Legend of Music, publié dans Monthly Comic @ Bunch.

La Voie du Tablier devient ensuite sa première série régulière. Shinchôsha la publie au Japon à partir de Kurage Bunch, avant son passage dans Comic Bunch Kai.

C’est assez amusant lorsqu’on voit la maîtrise immédiate du concept. Dès le premier volume, les éléments essentiels sont déjà là : le visage terrifiant de Tatsu, ses tâches domestiques, Miku, Masa et cette mise en scène qui transforme le quotidien en affaire de famille criminelle.

Le reste consiste surtout à trouver de nouveaux endroits où envoyer l’Immortel. Supermarché, hôpital, golf, camping, restaurant ou association de quartier : il suffit apparemment de placer Tatsu quelque part pour que l’endroit gagne immédiatement plusieurs points de tension dramatique.

Le manga fonctionne particulièrement bien quand on veut lire quelques chapitres sans repartir pour une guerre de 40 tomes

La Voie du Tablier possède une structure très différente des grandes séries à suspense que l’on enchaîne pour connaître la fin d’un combat.

Ici, les petits épisodes constituent justement le plaisir. Un chapitre peut tourner autour d’un repas, d’une course ou d’une visite. Le suivant part complètement ailleurs.

On retrouve les personnages, les habitudes et les running gags, mais chaque volume peut facilement se picorer.

C’est donc une série que je conseille volontiers lorsqu’on cherche quelque chose de drôle entre deux mangas beaucoup plus lourds. Pas besoin de se souvenir de l’arbre généalogique de douze clans ou des règles d’une technique apparue six volumes plus tôt.

Il faut simplement se rappeler une chose : Tatsu prend tout beaucoup trop au sérieux.

Pourquoi commencer La Voie du Tablier ?

Parce que le concept est immédiatement drôle et que Kousuke Oono possède suffisamment de sens du gag pour ne pas reposer uniquement sur une bonne idée de départ.

Tatsu est formidable avec son tablier, mais Miku, Masa, Gin, Torajirô et les habitants du quartier permettent au manga de constamment varier les situations.

Le dessin fait également une énorme partie du travail. Un simple changement de cadrage peut transformer une promotion sur des légumes en scène de thriller.

Et surtout, derrière le gag, la série est étonnamment bienveillante. Tatsu a complètement changé de vie sans perdre sa personnalité. Il cuisine, nettoie, aide les autres et ne semble jamais considérer son rôle d’homme au foyer comme inférieur à son ancienne réputation.

Si vous aimez les comédies courtes, les personnages impassibles au milieu de situations absurdes et les mangas capables de rendre une corvée ménagère épique, vous devriez rapidement accrocher.

Après quelques chapitres, vous risquez même de regarder les promotions du supermarché autrement. Pas forcément avec le regard de Tatsu, j’espère. Sinon, le personnel de sécurité risque de vouloir discuter.

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La Voie du Tablier est écrit et dessiné par Kousuke Oono. Tatsu l’Immortel a quitté les yakuzas pour devenir homme au foyer auprès de Miku, sans perdre son regard de tueur ni sa façon très personnelle d’aborder les courses, la cuisine et le ménage. Un dernier conseil : si Tatsu vous dit qu’il connaît quelqu’un qui peut faire disparaître les taches définitivement, laissez-le finir sa phrase avant d’appeler la police. Il parle probablement de lessive.